Dimanche 23 mai 1915

9h00 — Nous sommes complètement équipés ; les vivres de réserve et de voyage sont touchés ; nous attendons dans la cour de la caserne que le signal du départ soit donné. Les bruits les plus divers circulent : nous allons au nord d’Arras où la lutte est chaude, nous servirons de renfort au 94 en Argonne, nous sommes destinés au corps expéditionnaire des Dardanelles. À vrai dire, nul ne sait, mais chacun veut dire son mot.

11h00 — Nous mangeons la soupe à la caserne. Défense expresse de sortir ; l’heure du départ doit être proche.

13h00 — Rien encore ; tout le monde dort sous les arbres. La chaleur est accablante.

15h00 — Sac au dos ; départ de la caserne, puis répartition des sections dans les wagons. Nous tombons sur un petit compartiment de cinq places que nous occupons à cinq camarades : deux sergents et trois caporaux.

15h30 — Arrivée d’un détachement du camp de Coëtquidan que l’on attache à notre convoi.

16h00 — Le train quitte Vitré au milieu des hourras : il y a cependant moins d’enthousiasme qu’au début.

18h00 — Laval.

21h00 — Le Mans. Dans chaque petite station où nous faisons halte, on nous apporte des fleurs dont nous garnissons les wagons.

Lundi 24 mai 1915

3h00 — Arrivée à Chartres. Arrêt de quatre heures. Allons-nous être dirigés sur le Nord ou sur l’Est ?

7h00 – Départ ; direction : Orléans. Nous cueillons toujours fleurs et branchages ; notre wagon est particulièrement bien fleuri.

12h00 — Les Aubrais. Nous allons bien sur l’Est, probablement en Argonne.

14h00 — Montargis. Nous apprenons la déclaration de guerre de l’Italie à l’Autriche : contentement général. On voudrait des journaux ; impossible d’en trouver.

17h00 — Sens. Nous avons des journaux ; les nouvelles concernant la rupture entre l’Italie et l’Autriche sont encore peu nombreuses.

Soirée — La Roche. Saint Florentin.

Mardi 25 mai 1915

4h00 – Bologne ; quart de « jus ».
7h00 — St Dizier ; nous allons certainement en Argonne.
8h00 — Givry-en-Argonne. Nous approchons ; tous les villages sont remplis de soldats.

9h30 — Sainte-Menehould. Terme du voyage en chemin de fer ; nous continuons la route à pied jusque Florent. Chaleur torride et chargement plus que complet ; nous sommes obligés de faire plusieurs pauses. C’est la forêt de tous côtés, et des montées et des descentes. Nous entendons les premiers coups de canon.

12h00 — Florent. Multitude de soldats.

13h00 — Cantonnons dans un grenier, sur de la paille. Chacun se place comme il peut.

14h00 — Nous déjeunons d’une boite de « singe ».

15h00 — Corvée de paille. La musique du 328ème donne un concert.

Mercredi 26 mai 1915

9h00 — Nous préparons le café et la soupe, par escouade, avec les vivres qui nous ont été donnés et dans les campements emportés de Vitré.

10h00 — Grand repas au bivouac : c’est excellent.

15h00 — Préparons maintenant le repas du soir.

17h00 — On nous annonce que nous partirons demain renforcer le 3ème Bataillon.

Jeudi 27 mai 1915

6h00 — Debout. Préparation du café et de la soupe.

8h30 — Revue des hommes pour le renfort.

10h00 — Départ pour le 3e Bataillon. Chaleur torride ; plusieurs pauses nécessaires. Le premier fort coup de canon éclate derrière nous ; la surprise nous fait sursauter.

11h00 — nous atteignons La Chalade ; un groupe de nos camarades quitte la colonne sans que nous puissions leur faire nos adieux. De chaque côté, des gourbis de l’artillerie se cachent sous les arbres, il y a là une ville entière de petites maisons de toutes formes et construites soit en

bois, soit en chaume ; l’artillerie a l’air là tout-à-fait en sûreté, ainsi

que les chevaux, à qui on a construit également des écuries en feuillages.

12h00 — Nous atteignons les premiers gourbis de l’infanterie, creusés dans la pierre et étagés sur le versant d’une colline ; il y a des centaines de ces petites maisons habitées en ce moment par de l’infanterie de marine au repos. Chacun a apporté son aide dans la fondation de cette ville souterraine et chacun s’est ingénié à obtenir quelque chose de plus confortable. Et puis l’autorité militaire a fourni au soldat ce qui lui est nécessaire et qu’il ne peut trouver sur place ; et c’est ainsi que l’on voit des cuisines, des lavoirs avec lessive, des poêles dans les gourbis. Nous suivons le bas de la colline et le genre de construction ne tarde pas à changer ; ce sont maintenant des baraquements en bois adossés à la colline et recouverts de branchages, pour ne pas servir de cible facile aux aéras.

13h00 — Beaumanoir, petit village de l’Argonne qui a peu souffert du bombardement à cause de sa situation adossée à une colline ; c’est le lieu de repos actuel du 3ème Bataillon du 94, le terme de notre marche.

14h00 — Nous venons d’être affectés ; le bataillon se trouve au repos pour cinq jours, nous en profitons.

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16h00 — J’ai pris place dans un grand baraquement en bois où sont déjà logés quatre-vingts hommes ; ce baraquement est large et bien aéré ; des bas flancs l’entourent, ceux-ci recouverts d’une épaisse couche de paille qui nous sert de litière. Des râteliers d’armes ont été ménagés aux extrémités. Les vitres ont été remplacées par des toiles imperméables, laissant passer une lumière suffisante, et qui ont le grand avantage de ne pas se briser au déplacement d’air produit par l’éclatement des obus.

Vendredi 28 mai 1915

6h00 — Je me lève pour prendre le café.

6h30 — Je dois commander une corvée, mais suis remplacé. La matinée s’écoule à sommeiller sur l’herbe, alors que le canon gronde.

15h00 — Rapport. Plusieurs citations à l’ordre du jour, à la suite des affaires des 1er et 13 mai. Les lanceurs de grenades et de bombes sont à l’ordre du jour.

19h00 — Petite soirée organisée par le Commandant de Compagnie, avec le concours de quelques chanteurs.

Samedi 29 mai 1915

9h00 — Liberté complète. Repos sur l’herbe.

13h00 — Corvée de bois ; quelques obus tombent tout près de nous au retour. De nombreux gourbis ayant servi autrefois se trouvent sous terre dans la forêt où nous sommes en corvée.

21h00 — Un incendie est allumé à l’est, qui prend des proportions considérables, puis s’éteint rapidement. Quelques coups de canon pendant la nuit.

 

Dimanche 30 mai 1915

8h00 — Douches. Chasse aux poux.

10h00 — Plusieurs obus tombent tout prés.

10h30 — Un homme a la cuisse traversée par une balle perdue.

12h00 — Un détachement de quelques hommes part pour s’exercer au lancement des bombes, pétards et « crapouillots ».

15h00 — Nous préparons du café à quelques-uns.

16h00 — Le journal arrive ; on se l’arrache : rien de nouveau.

17h00 — Un aviateur français franchit les lignes allemandes et est salué par un vif bombardement ainsi que par un feu intense des fusils et mitrailleuses. Les éclats d’obus retombent sur nos baraquements et dans l’arbre sous lequel je m’abrite.

18h00 — Par cinq fois, l’appareil français est rentré au-dessus de nos lignes pour franchir ensuite à nouveau les lignes allemandes. Les obus l’encadrent, mais il continue son raid.

19h00 — Ayant sans doute terminé sa mission, l’aéro regagne le Sud, sur Sainte-Menehould.

 

Lundi 31 mai 1915

7h00 — Nettoyage des effets et corvées, en vue de la revue par le Commandant qui doit avoir lieu à 8h30. Le nombre de nos cartouches est porté de cent vingt à deux cents.

8h00 — Nous sommes en tenue et attendons le signal du rassemblement. Un aéroplane français est signalé au-dessus de nous.

8h30 — Le rassemblement est terminé. Un avion allemand

apparaît ; rapidement, l’ordre est donné de rentrer dans les baraques pour se dérober à ses vues. L’artillerie française commence à bombarder ; l’avion disparaît vers le Sud.

9h00 — Nous sommes rassemblés à nouveau. Quelques obus éclatent au-dessus de nous, tirés par les allemands sur un de nos avions.

9h15 — Revue par le Lieutenant.

9h30 — Revue par le Commandant. Citations de plusieurs gradés et hommes à l’ordre du jour de l’Armée, de la Division et du Régiment. Distribution des diplômes. Allocution du Chef de Bataillon.

10h00 — Défilé devant le Commandant.

17h00 — Après la soupe, distribution des vivres et campements, la relève aux tranchées ayant lieu demain.

20h00 — C’est officiel que nous partons demain à 4h du matin.

Mardi 1er juin 1915

3h00 — Réveil au petit jour et distribution du café. Équipement.

4h00 — Rassemblement, puis départ pour la relève. Temps bas.

4h30 — Passons à Vienne-le-Château, bombardée. Triste vision de maisons saccagées et pillées ; tous les civils sont évacués et seuls les Services militaires y habitent.

5h00 — Atteignons les gourbis occupés par les troupes de réserve, les uns creusés à même dans la colline, les autres bâtis de branches et de terre. Les cuisines des troupes de première ligne sont établies là aussi.

5h45 — Nous entrons dans un boyau peu large où nous avons peine à passer avec notre sac ; nous conservons encore l’arme à la bretelle.

6h00 — Les boyaux deviennent plus profonds et encore plus étroits si possible ; nous mettons l’arme à la main, signe que

nous approchons.

6h15 — Je rencontre plusieurs camarades de la classe 1915, de Guer, allant au repos à leur tour.

6h30 — Nous entrons dans la zone de première ligne, battue par le feu de l’artillerie et par celui de l’infanterie surtout. Les quelques arbres que nous pouvons apercevoir sont coupés et déchiquetés à quelques mètres du sol. Celui qui s’aventurerait sur le parapet serait certainement abattu.

7h00 — Nous sommes tout près de la première ligne de tranchées, la relève commence ; nous arrivons par un boyau, ceux que nous remplaçons s’en vont par l’autre.

7h15 — Chacun a maintenant sa place ; je suis en toute première ligne près d’un pare-éclats ; les balles sifflent de tous côtés, ainsi que les obus des deux camps. Un créneau, percé à travers les sacs de sable, permet de tirer sur les

lignes allemandes.

8h00 — Les combats se bornent à quelques coups de canon et échanges de coups de fusil.

9h00 — Les allemands font sauter une mine ; coup de tonnerre effroyable avec tremblement de terre et pluie de pierres et de terre ; la lutte à coups de fusil est un instant plus intense ; on tire au hasard pour empêcher l’ennemi de sortir de sa tranchée qui est à dix mètres de la nôtre.

9h15 — Le calme relatif règne à nouveau.

11h00 — Au moment où nous commençons à manger, les allemands lancent dans nos lignes une « boîte à singe », sorte de machine infernale qui fait un bruit terrible ; chacun pose quart et gamelle et riposte à coups de pétards que nous ne ménageons pas.

11h15 — Le calme est revenu, nous reprenons le repas interrompu.

14h00 — Les allemands nous lancent cette fois une bombe ; nouveau combat à coups de pétards.

16h00 — Une mine saute à nouveau. Longue fusillade à la suite.

20h00 — Le calme est presque complet ; quelques coups de fusil seulement.

20h30 — Je suis au créneau. Un coup formidable retentit, puis suit une avalanche de terre ; je m’abrite dans une petite niche ; un morceau de terre me tombe sur l’épaule, je me soulève et me trouve projeté à terre ; je me relève, vais chercher un sac de pétards, puis, revenu à ma place, j’amorce les pétards que mon voisin lance sur les tranchées allemandes. Croyant que le coup de mine serait suivi d’une attaque, notre 75 commence à donner et arrose copieusement d’obus la tranchée allemande.

La nuit étant venue, des fusées jaillissent de tous côtés pour éclairer le théâtre de la lutte.

21h00 — Le combat continue, acharné, à coups de bombes et de pétards ; nul ne sort des tranchées ; les allemands sont à six ou huit mètres de nous.

21h15 — Le feu de l’artillerie a cessé, celui de l’infanterie ralentit. 21h30 — Le calme est revenu ; des fusées éclairent toujours.

24h00 — Tout est calme ; un homme surveille.

Mercredi 2 juin 1915

6h00 — La nuit a été assez calme après l’affaire de 21h. La fusillade est assez vive, comme tous les jours, d’ailleurs, au lever du jour.

6h30 — Les allemands nous jettent des bombes, nous répondons par des pétards. Ils réussissent à abattre un pan de mur de sacs de terre, mais ils ne peuvent sortir de la tranchée.

7h00 — Le mur est reconstruit rapidement,

bien qu’une violente fusillade soit dirigée sur ceux qui travaillent et qui se dissimulent tant bien que mal.

7h30 — Une autre compagnie vient nous relever ; sans bruit. Pour ne pas attirer l’attention des allemands, nous défilons vers la deuxième ligne ; pourtant les bombes et grenades lancées

par les allemands ne tardent pas à pleuvoir sur nos remplaçants ; nous nous baissons machinalement pour éviter les éclats.

8h00 — Enfin nous sommes installés en seconde ligne, à l’abri des bombes et grenades ; mais il y a encore le « crapouillot », une sorte de torpille aérienne, qui nous menace. Je me suis trouvé un abri tant bien que mal, où je pourrai me reposer dans une très mauvaise position ; bref, il n’y a pas grand choix.

9h00 — Un premier « crapouillot » s’abat à quelque deux cents mètres de nous ; nous sommes avertis

Folio 14

par un coup de sifflet d’un veilleur désigné dans chaque escouade. Plusieurs suivent, et chaque fois c’est la fuite vers un endroit à l’abri.

9h30 — La terre tremble deux secondes, puis une immense colonne de fumée et de terre s’élève en l’air pour retomber aussitôt, et on se cache comme on peut pour ne pas recevoir un bloc de terre sur le dos. Tout cela énerve considérablement et coupe l’appétit.

12h00 — Tranquillité relative ; chacun en profite pour dormir et se reposer.

15h00 — Nouvelle et courte alerte de « crapouillots ».

Nuit — Nuit calme ; nous couchons à même sur le sol qui n’est ni plat, ni sec ; et puis nous sommes tout équipés, prêts à voler au secours de la première ligne. On fait de petits sommes et on s’éveille plus fatigué que la veille.

Jeudi 3 juin 1915

5h00 — Nous sommes déjà éveillés par un bombardement matinal ; nous devons aller en première ligne à 6h.

6h00 — Nous irons seulement en première ligne après la soupe. Allons, quelques heures de répit encore !

8h00 — Quelques bombes, sans effet sur nous ; toujours ces « crapouillots » que l’on voit arriver et que l’on évite à tout prix.

10h00 — La soupe est mangée, nous passons en première ligne ; ce n’est plus tout-à-fait le même secteur ; je suis mieux placé que la première fois.

12h00 — Violent combat à ma gauche, avec grenades et « boites à singe ».

14h00 — Je remonte le boyau et passe par-

dessus une civière ; tout d’abord je ne distingue pas, puis m’étant retourné, je vois bien que je suis passé sur le corps difforme d’un soldat qui vient d’être haché par une machine infernale. Il a les jambes et la poitrine tailladées et les traits méconnaissables ; des mouches charbonneuses l’ont déjà envahi.

15h00 — Le calme est presque complet. Allons-nous être attaqués ce soir ?

20h00 — Contrairement à notre attente, mais avec plaisir, nous constatons que l’ennemi se tient tranquille. La nuit sera calme.

Vendredi 4 juin 1915

4h00 — Suis éveillé par un camarade, cependant rien de nouveau. Nous comptons sur la

relève à 6h.

6h00 — Le bruit court que nous ne serons relevés que ce soir. Depuis quelques heures, un allemand a repéré mon créneau et tire dessus continuellement ; les balles frappent sur l’acier, donnant un son agaçant qui m’énerve.

8h00 — Enfin nous sommes relevés, et à vive allure nous suivons le boyau de communication qui conduit en réserve à l’arrière.

8h30 — Arrivons à Beaumanoir, en arrière.

10h00 — Mangeons la soupe à Beaumanoir, puis repos sur l’herbe, sous les arbres, près des gourbis.

12h00 — Sommes toujours ici. Paraît que

que nous allons au repos à Ronchamps, ce soir à 18h. C’est là déjà que nous étions au repos il y a quatre jours. Le bruit court que nous changeons de secteur.

18h00 — Sommes prêts à partir, mais le signal n’est pas donné.

18h45 — Nous partons pour Ronchamps. Des brancardiers emportent un cadavre. Il fait une forte poussière qui coupe la respiration.

19h30 — Arrivons à Vienne-le-Château, faisons halte un instant ; corvée d’eau commandée ; cette eau malheureusement sent le permanganate qu’on y ajoute pour la stériliser. Si seulement on pouvait avoir un quart d’eau bien fraîche !

19h45 — Nous reprenons notre marche et atteignons Ronchamps à la nuit.

Folio 19

20h30 — Nous sommes réinstallés et sommes bientôt tous étendus sur la paille.

Samedi 5 juin 1915

6h00 – Réveil ; nous sommes plus heureux que d’habitude ; ce n’est plus le sifflement des balles et l’éclatement des obus comme les jours précédents, mais un calme reposant et complet. La journée passera sans incident.

21h00 — Je me suis couché et sommeille depuis un instant quand je suis réveillé par un bombardement intense. Nos canons, dissimulés dans un bois non loin de l’endroit où nous

sommes, tirent sans arrêt. Les allemands ont tenté d’attaquer, sans doute ; c’est peut-être le contrecoup de la reprise de [illisible] que nous venons d’apprendre avec stupeur.

Dimanche 6 juin 1915

8h00 — Est-ce aujourd’hui que nous partons ? Non, demain nous changeons de secteur. Une corvée de ravitaillement part à Florent, je commande du lait condensé avec lequel nous espérons pouvoir faire le lendemain du chocolat au lait.

10h00 — Je me sens fatigué aujourd’hui, c’est un reste de l’énervement des trois jours passés au feu. De plus, j’ai une forte diarrhée.

12h00 — Le journal arrive, on se l’arrache, on le parcourt avidement, mais toujours ces articles

monotones qui nous intéressent peu ou point. La question à l’ordre du jour est de savoir si les russes pourront se maintenir sur la défensive et arrêter la marche du flot austro-allemand. Chacun se demande quand et comment se terminera la guerre ? Tous donnent leur avis, nul ne sait une réponse plausible. Le fait est que rien ne laisse prévoir une fin prochaine, bien au contraire, mais voilà l’époque des grandes chaleurs et nous en souffrirons autant que du froid.

17h00 — La corvée rentre et me rapporte ce que j’avais demandé.

19h00 — Je vais assister à un petit match de football entre fantassins et artilleurs. Ces artilleurs sont vraiment heureux et n’ont que peu à craindre, ils le disent eux-mêmes.

Lundi 7 juin 1915

5h00 – Réveil ; cette fois encore, je me trouve fatigué. Il doit y avoir revue dans la journée. Départ à 16h.

6h00 — Nous allons à quatre choisir un emplacement sous bois, où installer notre feu pour faire le chocolat ; chacun y met du sien et après une demi-heure, nous avons chacun un litre de chocolat au lait très appétissant et qui nous rappelle un instant

le bonheur de la vie à la maison paternelle.

8h00 — Nous rentrons au baraquement. Nous éprouvons tous une certaine lassitude qui provient de la chaleur.

10h00 — Il y aura une revue générale à 14h. Une revue à l’arrière n’est pas quelque chose de bien ennuyeux ; chacun sait que son fusil doit être propre : quant aux effets, on ne peut nous demander du soigné quand on est obligé avec de passer dans tous les coins.

14h00 — En fait de revue, on nous demande ce qui nous manque et on nous prie de rester en tenue, le ministre de la guerre devant passer dans l’après-midi.

15h00 — Rapport. On nous dit quel secteur nous allons occuper : c’est à six ou sept kilomètres d’ici. Sera-t-il bon ou mauvais ? Le ministre de la guerre n’est toujours pas là.

16h00 — Rassemblement pour le départ. Pas de ministre, nous partirons bien sans cela. La chaleur est encore excessive et le sac bien pesant. Nous marchons longtemps tout en allant peu vite, et lorsque le signal du repos est donné, chacun s’étend rapidement pour reprendre un peu de force.

17h00 — Nous avons repris la marche en avant. Nous allons par un petit sentier étroit et descendant à travers la forêt. Nous atteignons enfin des gourbis ; ce ne sont pas les nôtres, il faut aller plus loin ; pourtant nous sommes bien fatigués, mais à quoi bon se plaindre ? Et puis, ce n’est la faute à personne.

18h00 — Nous sommes rendus dans nos gourbis et avons léché sacs, fusils, équipements et musettes. Pour ma part, je suis exténué ; nous manquons d’eau fraîche, mais enfin on peut se reposer. Notre gourbi est une excavation de quatre mètres sur deux, creusée dans le flanc d’un monticule, et dont le sol a été recouvert de branchages pour retenir la fraîcheur, puis de paille sèche. Il y règne une odeur de fumée à laquelle nous nous faisons. On y est à l’abri des balles et des obus, et c’est utile, car les allemands, ayant sans doute remarqué notre arrivée, commencent à nous bombarder. Ici, nous sommes en réserve et serons sans doute assez tranquilles. Combien de temps allons-nous y rester ?

20h00 — Nous avons pris place sur la paille et allons certainement bien dormir.

Mardi 8 juin 1915

7h00 — Le temps est déjà bien chaud. Nous avons touché de la paille sèche et propre ; il va falloir nettoyer les gourbis pour y étendre ensuite la nouvelle paille.

8h00 — Caporaux et soldats, sans distinction, nous grattons le sol de notre demeure souterraine ; le dessous est un véritable fumier avec des branchages enchevêtrés. Nous avons bien chaud.

10h00 — Le nettoyage est complètement terminé. La paille étendue, nous prenons un repos bien gagné. Entre temps, deux sections sont allées à La Harazée, en deux fois, pour en rapporter du bois ; la première fois, rien n’était prêt : corvée inutile ; la seconde fois, chargement terrible, les hommes reviennent exténués.

14h00 — Le temps devient orageux. Le bruit du tonnerre se mêle à celui du canon, la pluie menace de tomber.
16h00 — Le temps a l’air un peu remis, mais il fait lourd.

20h00 — Sur notre gauche, vive fusillade ; les mitrailleuses ne cessent de tirer. Est-ce une attaque ? Ceci ne

dure pas longtemps.

Mercredi 9 juin 1915

3h00 — Je sommeille encore. Une goutte d’eau me tombe sur la joue ; je ne bouge pas. Une deuxième goutte tombe ; dans mon sommeil, je crois qu’un camarade me fait une farce, mais pour qu’il en soit de ses frais, je me tiens toujours tranquille. Il pleut de plus en plus, et je finis

par me redresser ; quelle n’est pas ma surprise en entendant la pluie tomber à flots au-dehors. En une seconde je comprends : notre pauvre toit est inondé, l’eau le traverse et nous tombe dessus. Les camarades s’éveillent, un surtout est tout frais. À la hâte, nous détachons nos toiles de tente de nos sacs et nous en couvrons, mais la paille est déjà fraiche et la pluie tombe toujours.

4h00 — La pluie tombe moins fort ; chacun dort à nouveau.

5h00 — Le café arrive ; il recommence de pleuvoir et nous osons à peine sortir un genou de dessous la toile de tente. Le Sergent passe, j’entends qu’il prononce mon nom ; je l’appelle : c’est mon tour à être « de jour », parait-il. Je m’incline et me renseigne sur mes fonctions.

6h00 — Etant « de jour », je dois faire la tournée dans la Compagnie pour dresser la liste des malades à présenter au médecin-major. La pluie tombe toujours, le chemin est boueux, j’enfonce jusqu’à la cheville et vais à la recherche des escouades.

6h15 — Ma liste est prête. À 7h, j’irai conduire les hommes au Major. Entre temps, les camarades du gourbi sont entrés et sortis, et ont amené sur la paille déjà fraîche une certaine couche de boue qui lui donne l’aspect d’une litière. Je n’y regarde pas à m’étendre dessus, mais c’est égal : on ne peut se figurer ce que c’est lorsqu’on n’y est pas passé.

6h45 — Une nouvelle fois, je fais le tour de la Compagnie, cette fois pour rassembler les « hommes-visite ». La pluie vient de cesser, mais quelle boue !

7h00 — Tous mes hommes sont devant le Major, je n’ai plus qu’à attendre la fin de la visite. Je m’assois sur un talus. En passant, je dirai que le « bureau » où le major donne consultation est un gourbi un peu mieux installé que le nôtre, et un peu plus élevé, mais il est sous terre et n’a rien d’un palais.

8h00 — La visite terminée, je rentre au gourbi.

8h15 — Un appel : « Le caporal de jour ! ». Je cours, c’est encore un sergent : « Prenez quatre hommes de la 2ème Section et faites nettoyer le boyau qui mène à la route ». Je prends quatre hommes et vais reconnaître l’endroit. Le boyau est plein d’eau et on y enfonce dans la boue ; pour le nettoyage, nous ne disposons que de bêches de cinquante centimètres de haut. J’envoie chercher des pelles, et on commence. Tant bien que mal, on gratte, on pelle, on repousse l’eau.

9h00 — Nous avons atteint le bout du boyau qu’il a fallu laisser inondé, étant trop en contre- bas. En remontant le boyau, je remarque que là où j’ai fait enlever l’eau, d’autre est revenue de plus haut : recommencer ne donnerait pas d’autre résultat ; il faut laisser le soleil passer là-dessus.

10h00 — Je rentre crotté pour manger la soupe. Le soleil semble vouloir se montrer.

11h00 — Un bruit qui court : nous allons être relevés ce soir et être encore envoyés dans une direction inconnue. Bien sûr, nous étions en réserve, c’était trop beau ; enfin, attendons des détails.

12h00 — Les bruits vont leur train. Comme c’était à prévoir, on parle de l’Italie, des Dardanelles, que sais-je ? En tout autre temps, on s’amuserait

de ces bruits si divers. Chaque fois que le cuisinier, l’ordonnance ou le planton passe, il y a un nouveau tuyau ; il est toujours question de nous envoyer partout, mais pas dans nos foyers, c’est certain.

13h00 — Nous partirons ce soir ou demain, certainement, mais pour où ? La boue sèche. 14h00 — La boue continue à sécher.

15h00 — « Caporal de jour ? » — « Présent ! » — « Ramassez les outils qui traînent dans le cantonnement et faites-les conduire au magasin de l’Adjudant de Bataillon ». Je m’exécute.

17h00 — La soupe est mangée. Nous partirons demain à 3h45 du matin. Nous serons relevés par le ...ème d’infanterie, régiment de nos régions et dans lequel je trouverai peut-être des connaissances. 19h00 — Le canon tonne très fort dans la direction de l’Ouest, c’est-à-dire vers Perthes et Le Mesnil, en Champagne.

Jeudi 10 juin 1915

3h00 — Le caporal distribuant le café m’éveille ; il fait petit jour. L’ordre est donné aussitôt de s’équiper. Le ...ème nous attend, puis passe près de nous ; je ne parviens pas à y reconnaître un ami.

4h00 — Nous avons quitté l’endroit ou nous étions

en réserve et gravissons une colline presque abrupte, le long d’un sentier à peine frayé et recouvert par places de branchages entrelacés. Chacun marche allégrement, car il fait frais, et puis derrière la colline se trouve la zone arrière où on est plus en sécurité.

5h00 — Petite pause, après avoir traversé un terrain labouré par les obus de gros calibre. Les trous attestent que le bombardement date déjà d’assez longtemps.

6h00 — Nous atteignons le village arrière où nous devons rester au repos pendant un temps indéfini. C’est déjà là que nous avions eu cinq jours, puis trois jours de repos. C’est bizarre qu’on nous ménage tant ; quelque chose se prépare, sans doute un changement complet de secteur. D’après certains bruits, le —Mme Chasseurs à pied qui forme brigade avec nous, aurait embarqué ce matin pour un autre point du front. Allons-nous le suivre ?

7h00 — Je fais une petite lessive de quelques objets de lingerie. Je ne me tire pas trop bien de ce premier lavage, je ne sais pas manier le savon et la brosse.

12h00 — Rien de nouveau. Il parait que nous embarquons demain matin.

14h00 — Le ciel s’est couvert rapidement. Un gros orage est à craindre ; la température est accablante ; on a peine à rester en place sur la paille tant les mouches sont mauvaises.

16h00 — Le bruit du tonnerre se mêle à celui du canon, le soleil est complètement caché.

17h00 — L’orage éclate, la pluie tombe à flots et traverse même le toit du baraquement ; on étend en hâte les toiles de tente sur la paille pour que ce soir on puisse coucher au sec.

17h30 — L’orage a cessé, mais la pluie menace de recommencer.

18h00 — La pluie recommence plus fort si c’est possible. À notre gauche, les 75 commencent à tirer sans cesse ; c’est un bruit continu plus terrible que celui du tonnerre. Les boches ont sans doute tenté une attaque pendant la pluie, c’est leur habitude, et le canon a la mission de les faucher. Que ce doit être épouvantable dans la tranchée par une telle pluie ! On doit y enfoncer dans la boue jusqu’aux genoux, et si avec cela il faut combattre et se garer des bombes !

18h30 — Avec la fin de la pluie, le canon

a également cessé de tirer. Chacun sort pour prendre l’air frais. Avec un autre caporal, je vais jusqu’aux gourbis des territoriaux, à un kilomètre, pour y chercher quelques journaux si possible. Nous en trouvons quelques-uns, entre autres celui du jour qui annonce la démission de Mr. Bryan, le ministre des affaires étrangères américain ; quelles complications ceci va-t-il amener ?

21h00 — Suis étendu sur la paille. Partirons-nous demain ?

Vendredi 11 juin 1915

6h00 — Le temps s’est rafraîchi à la suite de l’orage d’hier et personne ne songe à s’en plaindre.

9h00 — Il court toujours des bruits de départ que certains régiments de la Division sont déjà partis, mais toujours rien d’officiel. Les officiers eux-mêmes ne savent sans doute pas ce qui nous attend.

12h00 — Le temps est devenu plus beau ; le soleil luit. Les bruits courent, toujours aussi divers.

15h00 — Douches. Qu’il fait bon recevoir de l’eau douce sur le corps !
18h00 — Le bruit court avec persistance que nous partons demain à 3h du matin.

18h10 — Un obus tombe sur la pente faisant face à notre baraquement, où sont assis nombre d’hommes ; aucun n’est touché. Tous cependant évacuent la position qui devient périlleuse car les allemands tirent rarement un seul coup au même endroit.

18h15 — Plus rien. Les allemands restent calmes.

19h00 — Il arrive un renfort du camp ; ils disent que le dépit se vide et qu’à part les territoriaux et les jeunes, il ne reste guère que les inaptes. Il paraît que la vie au camp est également changée : une discipline sévère règne maintenant dans toutes les compagnies et les punitions pieu-vent, pleuvent !

20h00 — Nous partons demain matin à 3h, pour un bivouac arrière. Distribution du pain et du vin pour le lendemain. Chacun boucle son sac et s’endort.

Samedi 12 juin 1915

3h00 — Je suis éveillé en sursaut par le cri de « au jus ! » ; c’est le réveil. Il fait à peine jour, heureusement que notre fourniment ne se compose pas de nombreuses pièces, sans quoi nous risquerions fort d’en oublier quelques unes, par ce matin sombre.

Folio 32

3h15 — Le ...ème d’infanterie arrive pour nous relever ; aussitôt est donné le signal du rassemblement et les sections s’alignent alors que le jour vient plus clair. Un fort brouillard règne au-dessus de nos têtes et nous préserve d’une attaque d’un aéroplane qui pourrait nous survoler. 3h30 — La Compagnie s’ébranle et gagne la forêt, direction Sud, l’inverse du front. Il fait bon aller sous les arbres par ce matin frais, mais le sac qui pèse et le canon qui gronde nous empêchent d’oublier la réalité, même un moment.

4h15 — Un ravin qu’il faut descendre pour remonter ; c’est fatigant, mais on ne s’arrête pas.

5h00 — Nous atteignons un bivouac, la Croix-Gentin ; c’est un immense village de huttes et de gourbis sous les arbres ; gourbis de terre en forme de pyramides à l’intérieur desquels il doit faire très humide, et huttes de branchages construites avec plus de soin et partant, plus confortables ; il y a même quelques grands baraquements comme ceux que nous occupions au repos, c’est sans doute pour les privilégiés. D’autres compagnies du 94 sont déjà là.

5h15 — Nous arrêtons sous les arbres pour la pause ; chacun met sac à terre. Va-t-on nous désigner des gourbis ?

5h30 — L’ordre arrive de rester dehors ; c’est dire que notre arrêt ici ne doit être que de courte durée. Je retrouve un ancien camarade de la 31ème Compagnie qui est arrivé hier avec le dernier renfort ; il confirme les bruits apportés par les autres hommes du renfort suivant lesquels la discipline du camp serait devenue très sévère.

7h00 — Nous sommes là, allant et venant ; les uns jouent aux cartes, les autres lisent, d’autres dorment. Que faire autre chose ? 8h00 — « En tenue ! » — Partirions-nous, par hasard ? Non, car on nous dirige sur des gourbis.

8h15 — Je suis installé dans un grand baraquement en bois, avec de la paille sur les bas flancs où nous serons à souhait ; en effet, une bonne couche de paille sous un bon abri, c’est tout ce dont un soldat peut rêver au front. Je viens de rencontrer plusieurs camarades de la classe 1915 ; si nous restons quelques jours ici, j’en retrouverai beaucoup, je crois.

10h00 — Tout le monde est installé sur la paille, à ne savoir que faire ; les plus heureux

sont ceux qui ont pu trouver le journal. Un coup d’œil rapide sur les gros titres me permet de voir qu’il n’y a toujours rien de nouveau. Pourvu qu’après avoir refoulé les russes, les allemands ne viennent pas se jeter sur les italiens ou sur nous.

15h00 — L’après-midi se passe comme la matinée, à ne rien faire. Les bruits ont cessé de courir, c’est la meilleure preuve qu’on ne sait rien.

19h00 — La soirée est fraîche ; il fait bon s’étendre sous les arbres avant de se livrer au sommeil. Je parle avec un jeune homme qui, comme moi, est allé en Angleterre, et nous nous demandons tous deux quand le plaisir de ces jours passés là-bas reviendra.

Dimanche 13 juin 1915

5h00 — Le café arrive ; aussitôt bu, on se recouche.

8h00 — Je viens de lire le communiqué au gourbi du Commandant ; nous avons enlevé un butin de guerre assez important aux allemands, autour d’Arras, mais ce n’est toujours pas une décision.

9h00 – Je descends à la source pour me laver. Là, jeretrouve encore plusieurs camarades d’une autre compagnie. Comme moi, ils se sont bien tirés de leurs premières journées de tranchées.

10h00 — Le journal arrive. Rien de nouveau.
15h00 — L’après-midi se passe tranquillement. Il fait très chaud dehors.

17h00 — Après la soupe, on va s’étendre sous les arbres pour prendre le frais.

20h00 — Toujours sous les arbres ; un ancien de l’active raconte des histoires de caserne et nous nous demandons tous quand nous revivrons de ces histoires. Nouvelle officielle : revue de tout le Bataillon demain à 8h30.

21h30 — Tout le monde, ou à peu près, est étendu sur la paille ; brusquement le Sergent commande l’extinction complète des feux ; on obéit, c’est un ordre venant du Colonel, paraît- il. On n’avait jamais pris une telle mesure auparavant.

22h00 — L’obscurité est complète. On entend une très forte canonnade et le feu des mitrailleuses. Encore une attaque, sans doute ?

Lundi 14 juin 1915

5h30 — Distribution du café, comme à l’habitude.

7h00 — On se tient prêt pour la revue. Nous allons sans doute savoir ce qui a été décidé sur notre sort.

8h00 — Rassemblement. Nous gagnons le terrain de la

revue, une vaste clairière avec quelques arbustes.

8h15 — Sans que nul ne s’y attende, le Colonel passe devant nous ; nous présentons les armes, le Colonel ne s’arrête pas.

8h30 — « Garde à vous ! » — Le Commandant arrive et inspecte le Bataillon dans tous ses détails. Le sac paraît encore plus lourd en restant ainsi sur place.

9h00 — Le Bataillon est rangé en formation carrée, te Commandant va parler. Tout d’abord, il distribue quelques ordres du jour obtenus à la suite des affaires des 1er, 2 et 3 juin. Le Commandant nous apprend qu’il y a quelques jours nous avons failli remporter près d’Arras la victoire décisive. « La cavalerie, dit-il, était déjà massée derrière nos lignes, prête à couper les communications arrières de l’ennemi, mais nous n’avons pas pu percer ». Nous nous étonnons de ces paroles qui ne sont pas tout-à-fait faites pour inspirer confiance. Il ajoute cependant qu’il espère que dans un temps prochain nous recommencerons ; espérons avec lui que cette fois nous réussirons. En même temps, il nous apprend que contrairement à ce que l’on prévoyait les jours derniers, nous n’allons pas quitter l’Argonne ; nous n’y serons

pas plus mal qu’autre part.

9h30 — Le speech terminé, nous nous préparons à défiler. Le défilé est très rapide, ensuite nous rentrons dans les gourbis. Nous ne savons quand nous retournerons dans les tranchées.

10h00 — Pendant la distribution de la soupe, J’apprends que nous partirons demain dans la nuit. Dans quel secteur irons-nous ? Je l’ignore.

12h00 — Nous nous préparons à quatre camarades à faire du café au lait, avec du lait concentré, et du café que l’un d’entre nous a reçu de chez lui.

12h30 — Le café est prêt ; c’est un vrai régal et nous le savourons lentement.

14h00 — Nous faisons la sieste sous les arbres ; il paraît que le secteur dans lequel nous irons n’est pas trop mauvais. Au dernier communiqué, nous avons légèrement progressé dans la région d’Arras.

17h00 — Une de nos compagnies va partir ce soir pour les tranchées ; nous irons sans doute la relever demain.

19h00 — Une corvée de ravitaillement rentrant de Florent nous apprend que le ...ème Chasseurs est en route pour Sainte-Menehould où le Bataillon va embarquer pour une destination inconnue. C’est bizarre qu’un régiment de

notre Division quitte le secteur alors que nous restons, il y a là quelque chose qu’on ne comprend pas.

21h00 — La canonnade est assez forte ; une alerte sans doute qui ne durera que quelques minutes.

Mardi 15 juin 1915

5h00 — Réveil ; la nuit a été froide et chacun se plaint de n’avoir pas eu chaud.

6h00 — Je descends à la source pour m’y laver ; beaucoup d’autres y sont déjà installés. Une conversation est engagée entre la plupart des assistants : un artilleur a été tué hier par une balle française et sa mort a dû être causée par l’imprudence d’un soldat qui chassait le sanglier aux alentours. En effet, beaucoup se permettent de chasser dans les bois environnant le cantonnement, et il arrive de ces accidents regrettables.

9h00 — Arrivée du journal ; c’est toujours à qui l’aura le premier, pourtant il ne donne rien de nouveau.

9h30 — Il parait que cette fois c’est un soldat du Génie qui vient d’être tué ; on recherche le chasseur.

15h00 — Rapport. Le secteur dans lequel nous allons aller demain est tranquille, nous dit le Lieutenant, mais il y aura sans doute des terrassements à faire. Travailler n’est rien quand les risques sont minces, mais par exemple il nous annonce que nous resterons huit jours

consécutifs en première ligne, ce ne sera pas très amusant.

18h00 — Grand nettoyage du cantonnement que nous quitterons à minuit. Chacun monte son sac, prépare les musettes pour n’avoir qu’à les Jeter sur son dos au moment du départ.

20h00 — Chacun s’étend sur la paille pour profiter des quelques heures de repos.

Mercredi 16 juin 1915

0h00 — Un sergent nous éveille, chacun s’équipe, mais dormirait bien encore cependant. Le cuisinier apporte le café, c’est un vrai sirop ; sans doute que demain il n’y aura pas de sucre du tout.

0h30 — Nous sortons du cantonnement. Il fait noir comme dans un tour dehors ; un par un, nous suivons l’homme de liaison qui, muni d’une lanterne sourde, nous conduit au lieu de rassemblement du Bataillon. Sommeillant à moitié, ne connaissant pas le chemin qui va sous les arbres, nous butons à chaque pas avant d’atteindre la route. Aussitôt arrivés là, le Commandant donne le signal du départ.

1h00 — La marche est relativement facile, bien qu’on se voit à peine à deux pas. Le

chargement est lourd, à cause du complément de cartouches que nous avons reçu.

1h30 — Arrivons à Vienne-la-Ville. J’essaye de reconnaître quelques endroits où je suis venu autrefois, mais impossible ; d’ailleurs, nous ne traversons pas le village dans toute sa longueur. À chaque instant, nous sommes croisés ou dépassés par des ravitaillements d’artillerie, ce qui entrave la marche.

2h30 — Vienne-le-Château. Le jour se lève sur les ruines de ce pauvre village où je suis passé déjà, la première fois que je me rendais aux tranchées.

3h00 — Nous atteignons les gourbis des troupes en réserve, puis enfin le boyau qui doit nous conduire à nos nouvelles tranchées.

4h00 — A la file indienne, nous avançons dans le boyau étroit qui mène à la première ligne. Tout est assez calme.

4h15 — Arrivons enfin aux tranchées ; elles sont en effet bien aménagées : fils de fer recouvrant les murs pour éviter la chute de la terre, chambres de repos pour ceux qui ne sont plus de garde, etc. D’après ceux que nous relevons, le secteur n’est pas mauvais ; nous allons juger par nous-mêmes.

4h30 — Ceux que nous relevons sont partis. Les créneaux sont bien aménagés ; un coup d’œil à travers l’un d’eux permet de voir que les lignes allemandes sont à une centaine de mètres des nôtres, mais des boyaux inoccupés se trouvent entre les deux, et l'ennemi peut-être y vient rôder. Nous y installons un poste d’écoute.

6h00 — Presque pas de coups de fusil ; quelques crapouillots dont il faut se garer et quelques obus.

8h00 — On est assez tranquille, bien qu’on soit presque constamment obligé de regarder en l’air pour guetter l’arrivée toujours possible d’un bolide quelconque.

9h00 — C’est mon tour de prendre du repos. Je vais donc m’installer à la chambre de repos où d’autres ont pris place déjà ; on y tient à douze bien serrés et il ne faut pas songer à s’étendre ; on n’y est que pour un temps très court, d’ailleurs, presque toujours deux heures. C’est un grand gourbi souterrain recouvert de rondins et de terre pour garantir des obus de petit calibre. Un banc de terre aménagé tout autour permet de s’asseoir. On y dort d’un œil.

12h00 — Pas grand'chose de nouveau ; il arrive quelques

obus de 105 de temps à autre. Par bonheur, ils tombent en grande partie en arrière de la première ligne.

13h00 — C’est mon tour de passer au poste d’écoute, avec quatre hommes. Ce poste d’écoute se trouve bien entendu entre nos lignes et celles des allemands, à une distance d’environ vingt mètres des nôtres. On s’y rend par un long boyau recouvert de fils de fer barbelés ; des petites rotondes aménagées en certains endroits permettent de loger les guetteurs. On passe deux heures là, constamment aux aguets, les balles des deux camps passant au-dessus de nos têtes.

14h00 — Je suis assez tranquille au poste d’écoute. Je circule dans les boyaux et vais voir les guetteurs les uns après les autres.

15h00 — Mes deux heures étant achevées, je suis relevé par un autre caporal. Je suis cette fois de garde dans la tranchée, pour deux heures à nouveau ; il fait encore très chaud et toute la tranchée est en plein soleil.

17h00 — C’est cette fois à mon tour de me reposer ; j’entre à la « chambre de repos » et y dors quelques instants.

20h00 — C’est assez tranquille, pourtant des cris retentissent à notre droite ; c’est parait-il une altercation entre français et allemands, on ne sait à quel sujet. Ceci nous vaut d’avoir à nous tenir près à chaque créneau au

cas où une attaque s’ensuivrait.

21h00 — Je retourne pour deux heures au poste d’écoute ; cette fois il faut ouvrir l’œil plus que jamais, car la nuit est venue et ce sera bientôt l’heure des patrouilles allemandes ; il ne faut pas nous laisser surprendre. On fait le moins de bruit possible pour ne pas attirer l’attention de l’ennemi.

22h00 — Rien ne bouge ; faible fusillade seulement. Dans certains secteurs, à droite principalement, l’action est plus vive.

23h00 — Je prends la garde dans les tranchées après avoir été relevé du poste d’écoute ; je vais et viens pour me rendre compte si chacun veille.

Jeudi 17 juin 1915

1h00 — Je vais à la chambre de repos ; par bonheur le nombre des occupants est restreint et je puis m’étendre, ce qui me permet de dormir plus à l’aise.

3h00 — Je suis éveillé par les hommes qui prennent la garde à la relève de 3h. Tout est à peu près calme.

5h00 — Le café arrive ; je le bois puis m’étends à nouveau. Je ne suis pas de service avant 9h.

9h00 — Je reprends mon poste avec les guetteurs ; rien d’anormal. Les obus sifflent au-dessus de nous, mais ne nous atteignent pas. A droite il y a un

échange incessant de « crapouillots ». C’est un bruit assourdissant qui semble vous ballotter l’estomac.

11h00 — Je viens d’achever mes deux heures au poste d’écoute et mange maintenant ma soupe qu’un camarade m’a fait servir pendant mon absence. Un bombardement assez intense commence bientôt et on est obligé de se faire le plus petit possible si l’on veut échapper aux éclats des obus qui éclatent tout près de la tranchée.

13h00 — Je viens au repos, cependant que le bombardement continue. Je crois que les rondins et la terre qui recouvrent le gourbi nous préservent suffisamment. On vient de nous distribuer un quart d’eau, nous en avons bien besoin car la chaleur est accablante ; malheureusement, à cette eau a été additionnée une certaine quantité de permanganate qui lui donne un mauvais goût. Je crains que nous n’ayons de l’orage ce soir ; d’un côté le temps s’en trouverait rafraichi, mais d’un autre, nous serions peut-être trempés.

15h00 — Je suis toujours au repos ; il fait frais, mais nous mourons de soif et rien à boire. Nous nous demandons pourquoi on n’organise pas plus de corvées d’eau.

16h00 — La soupe arrive, on la mange ; il fait encore très chaud et le quart de vin qu’on nous distribue ne nous rafraîchit guère.

17h00 — Le Sergent me prévient qu’étant en surnombre à la Section, c’est moi qui ce soir serai chargé de conduire les travaux : pose de fils de fer, terrassements dans les sapes, réparation des créneaux. J’aurai fort à faire à ce qu’il me semble et je ne dormirai sans doute pas longtemps cette nuit. Nous souffrons toujours de la soif. Contrairement à mes prévisions, l’orage n’est pas venu.

19h00 — Le Sergent m’appelle pour l’accompagner chez le Lieutenant, au sujet des travaux. Je m’y rends, mais au lieu de m’occuper des travaux, c’est d’une patrouille qu’il s’agit. Le Capitaine commandant la Compagnie a ordonné que le caporal le plus nouvellement arrivé fasse une patrouille avec deux hommes, pour battre le terrain entre deux postes d’écoute, c’est-à-dire d’un certain rayon entre les lignes allemandes et françaises. Les patrouilles sont presque toujours périlleuses et je n’en n’ai jamais fait. J’ai aussi pour mission de m’approcher le plus possible d’un certain poste d’écoute allemand dont on ne connaît pas exactement l’emplacement.

Tout cela n’est pas très intéressant. Bref, avec mes deux hommes, je pro-fite des quelques heures qui nous restent avant de partir (car je ne dols sortir qu’en pleine nuit, à 10h), pour jeter un coup d’œil par les cré-neaux pour reconnaître le terrain et retenir quelques points de repère. La distance à parcourir est d’environ cent cinquante mètres, mais le terrain doit étre couvert de fils de fer qui ralentissent la marche.

20h00 — J’ai à peu près tous les renseignements voulus, j’ai reconnu le point de sortie et celui de rentrée ; il ne me reste plus qu’à attendre la nuit.

21h00 — La lune se lève, il ne fera pas trop noir ; c’est avantageux d’un côté, car je m’y reconnaîtrai plus facilement, d’un autre c’est nuisible, car je serai moins caché aux vues de l’ennemi.

21h45 — L’ordre est donné dans les tranchées de cesser le feu jusqu’à ce que je sois rentré, car je vais passer devant nos lignes.

22h00 — Nous enjambons le parapet d’un boyau, la patrouille commence ; nous nous dirigeons suivant l’itinéraire fixé. Nous nous traînons sur le ventre en faisant le moins de bruit possible

et en nous dissimulant derrière les hautes herbes ou derrière des arbres abattus. Souvent nous attendons quelques instants pour regarder ou écouter puis on reprend la marche rampante. Des fusées éclairantes viennent parfois nous surprendre ; brusquement on s’aplatit et on attend qu’elles s’éteignent.

— Il me serait impossible de dire depuis combien de temps je suis parti : une heure environ, et l’arbre qui se trouve à mon point de rentrée est encore bien éloigné. Il vaut mieux aller doucement et ne pas se laisser surprendre. Nous avons entendu certains bruits nous permettant de savoir approximativement l’emplacement du poste allemand. Au-dessus de notre tranchée, j’aperçois une tète. On nous demande si nous sommes bien la patrouille française, nous faisons signe que oui. Une déclivité du terrain nous permet d’avancer sur les genoux sans être vus ; c’est plus rapide, mais il y a un réseau de fils de fer barbelés presque infranchissable auquel nous nous accrochons à chaque instant. Enfin, l’homme qui marche en tête fait signe qu’il a atteint le boyau, il se fait reconnaître et descend, et ainsi de

suite pour moi et l’homme qui me suivait.

23h30 — Nous sommes sains et saufs ; j’apprends qu’il est 23h30. Notre patrouille a duré une heure et demie. J’ai à peine le temps d’aller rendre compte de ma mission au Lieutenant, que de part et d’autre commence une vive fusillade ; assez loin à notre droite, il y a une attaque. Je suis rentré au bon moment, un quart d’heure de plus et j’étals entre les deux feux ; aurais- je pu m’aplatir suffisamment pour n’être pas atteint ?

Vendredi 18 juin 1915

0h00 — La fusillade continue, moins vive cependant.

0h30 — L’attaque a cessé ; tout retombe dans le silence. Quelques fusées éclairantes illuminent encore les deux camps. Je me rends au gourbi pour faire un rapport écrit demandé par le Capitaine. Je rédige ce rapport rapidement.

1h00 — Conduit par son ordonnance à travers tout un réseau compliqué de tranchées, j’arrive au gourbi du Capitaine qui est couché. Je lui remets le rapport, puis réponds à ses questions. Après avoir été congédié, je rentre à la « chambre de repos » pour me reposer une partie de la nuit.

3h00 — Je suis éveillé par la relève. Rien de nouveau.

5h00 — Je passe au poste d’écoute. C’est tranquille.

Je n’ai qu’à surveiller si les guetteurs sont bien à leurs postes et ne s’endorment pas.

7h00 — Je quitte le poste d’écoute pour prendre la garde dans la tranchée. Là aussi, c’est tranquille. Nous prenons le café avec un morceau de pain sec et poussiéreux dedans.

9h00 — Il fait très chaud, déjà. Je vais au repos pour quelques heures.

10h00 — On distribue de l’eau en quantité suffisante, et puis elle ne contient pas de permanganate et on la boit avec plus de plaisir.

11h00 — La soupe arrive. L’ennemi nous bombarde assez violemment. Les obus tombent à quelque vingt mètres en arrière de la tranchée, mais les éclats sifflent autour de nous.

12h00 — Le bombardement continue ; les obus continuent à tomber en arrière et n’atteignent personne.

13h00 — Nous dormons dans le gourbi, pendant que l’équipe de relève veille au-dehors.

13h30 — Une corvée d’eau arrive. Chacun s’empresse autour de l’arrosoir ; par bonheur, l’eau est abondante, et c’est la seconde fois aujourd’hui qu’on en distribue. Nous emplissons nos bidons.

15h00 — Je retourne au poste d’écoute, c’est assez calme.

Quelques crapouillots à droite.

17h00 — Je prends la garde dans la tranchée. Là aussi, c’est tranquille.

19h00 — Je vais au repos ; quelques instants après m’être endormi, je suis éveillé par un caporal qui va recommencer ma patrouille d’hier soir, mais dans le sens opposé, et qui désire quelques tuyaux. Je le renseigne du mieux que je peux, sachant toute la valeur de ces renseignements. La patrouille ne partira qu’à minuit ; on s’attend à une attaque sur un secteur situé assez loin à notre droite.

20h00 — Je suis à nouveau étendu.

21h00 — La nuit vient. Le Sergent fait sortir tous les hommes du gourbi ; au lieu de se reposer à l’intérieur de celui-ci, ils pourront le faire dans la tranchée. Seuls, nous restons à deux caporaux ; en cas d’alerte, le caporal de service dans la tranchée nous préviendrait.

23h00 — Cette fois nous devons tous sortir, cependant il n’y a pas d’attaque ; c’est même relativement calme.

Samedi 19 juin 1915

0h00 — C’est mon tour de prendre le service au poste d’écoute ; il fait sombre et il faudra veiller sans cesse. La patrouille qui devait partir à minuit est déjà rentrée, elle était partie en avance et a tait très vite. Je me trouve dans une sape ou l’on y voit à peine. De temps à autre, je vais à l’extrémité du poste pour voir st les guetteurs veillent.

1h00 — Le jour commence à poindre et on commence à mieux distinguer les objets se trouvant dans le boyau. Nous n’avons pas d’alerte ; quelques balles arrivent au sommet du poste, tirées sans doute trop bas par les veilleurs de nos tranchées.

2h00 — Dans la tranchée, c’est tranquille. Il fait déjà bien clair. Un aéroplane quitte nos lignes, on ne l’aperçoit pour ainsi dire pas ; sans doute a-t-il une mission importante à remplir pour avoir pris l’air à une heure aussi matinale.

3h00 — Je fais balayer le boyau, la tranchée, et le gourbi. Comme les matins précédents, le temps est très clair ; il fera chaud dans la journée.

4h00 — Au repos. Je dors un peu.

5h30 — Distribution du café, ensuite je m’endors à nouveau. Il tombe quelques obus et quelques crapouillots à notre droite.

8h00 — Rien de nouveau. Toujours échange de projectiles au même endroit.

10h00 — Poste d’écoute. Violent bombardement. Je suis obligé de m’abriter sous la sape pour me garantir des éclats d’obus qui tombent tout autour. Par moments l’action ralentit, puis recommence ; il faut sans cesse être sur le « qui-vive ».

Pendant les deux heures que dure ma faction, c’est la même chose.

12h00 — Il fait très chaud, et jusqu’ici il n’y a pas eu de corvée d’eau. Le quart de vin distribué avec la soupe a été bien vite bu. Bombardement assez violent des deux côtés ; par bonheur les projectiles tombent derrière la tranchée et il nous suffit de nous abaisser rapidement pour nous garantir des éclats.

14h00 — Heure de la relève. Je vais au repos. Le bombardement continue toujours, les obus tombent à droite et à gauche ; on n’a aucune perte à subir.

16h00 — La chaleur est intolérable ; on peut à peine s’étendre dans le gourbi qui est occupé au grand complet, et cependant on tombe de sommeil. Toujours pas d’eau.

17h00 — Le cuisinier de la Section vient d’être tué par un éclat d’obus en nous montant le repas du soir. Moitié est perdue, les autres sections se privent toutes un peu pour que nous mangions ; nous avons ainsi suffisamment, d’ailleurs chacun a ses petites provisions auxquelles il touche dans les cas semblables.

18h00 — Conférence dans le gourbi sur la situation militaire et la durée de la guerre. Qu’on a tort de parler de cela quand on est aussi peu fixé, c’est

dire que chacun donne son avis qui est différent de celui du voisin. C’est officiel qu’au nord d’Arras nous avons repoussé une contre- offensive allemande menée par onze divisions, ce qui est un chiffre énorme.

20h00 — Je reprends le poste d’écoute ; il faut veiller, mais aucune alerte. Une compagnie voisine tend des fils de fer barbelés pour garantir sa tranchée.

22h00 — Je suis de service dans la tranchée. Un sergent, un caporal et deux hommes sont occupés à installer des fils de fer sur notre mur de sacs de terre. Je passe dans chaque travée prévenir qu’on ne tire pas dessus. Poser des fils n’est pas une agréable besogne, il faut circuler debout et on risque fort d’être aperçu de l’ennemi.

23h00 — Au moment de redescendre dans la tranchée, le sergent faillit être touché par une balle qui lui frôle la tempe gauche ; il l’a échappé belle et en reste sourd un instant.

24h00 — Je rentre au repos.

Dimanche 20 Juin 1915

3h00 — Le jour est venu. Vive fusillade venant des tranchées allemandes et qui nous oblige à prendre chacun notre poste au créneau. Vont-ils attaquer ? C’est ce qu’on se demande, car enfin, pourquoi tant de coups de fusil ? Bientôt les crapouillots

et les obus pleuvent et forment un concert admirable avec les balles. Il faut se tenir sur ses gardes pour éviter les projectiles. Pourtant les allemands ne se décident pas à attaquer.

4h00 — Je passe au poste d’écoute ; il faudra avoir l’œil, car canons et fusils ne cessent de tirer. Mes deux heures de service se passent ainsi.

6h00 — Pas de changement. Les allemands qui occupaient la tranchée hier ont sans doute été remplacés par d’autres, car de tranquille qu’elle était, la situation est devenue plutôt

mauvaise. Nous allons être relevés d’ici une demi-heure, parait-il, par une autre compagnie, pour aller cette fois en réserve.

6h30 — Toujours la fusillade et ta canonnade ; nous avons un tue et trois blessés. La relève ne vient pas. L’artillerie bombarde le boyau de communication et empêche la compagnie de relève de venir nous remplacer.

7h00 — Pas de changement, on ne peut commencer la relève. Le boyau est déjà rompu par endroits.

8h00 — Le canon cesse un instant, il faut réparer le boyau : nous ne serons relevés qu’à 13h.

8h30 — La fusillade cesse aussi, mais nous ne devons pas quitter le créneau.

9h00 — Fusillade et canonnade reprennent. Enfin, que nous veulent les Boches ?

Ils n’attaquent pas et ne cessent de tirer. Les sacs de terre formant la partie supérieure de nos parapets sont percés par leurs balles. Même les fils de fer tendus hier soir sont coupés à plusieurs endroits. Les crapouillots éclatent avec un bruit infernal.

10h30 — Insensiblement le calme est revenu et nous mangeons la soupe qui vient d’arriver, toujours sur le qui-vive, bien entendu.

11h00 — Nous avons enfin la clef du mystère, nous connaissons la cause de la fusillade de ce matin. Le ...ème Régiment d’infanterie, venant pour faire la relève dans un secteur situé à notre droite et ne connaissant pas les lieux, s’était aventuré en plein terrain découvert au lieu de prendre le boyau. Les allemands, ayant aperçu ce rassemblement, avaient ouvert le feu de leurs fusils et de leurs canons et l’avaient fait durer assez longtemps dans l’espoir de parvenir à empêcher la relève. Y ont-il réussi ? C’est peu probable.

11h30 — Nos pionniers rentrent ; le boyau est réparé et la circulation rétablie.

13h00 — La compagnie de relève arrive ; nous passons nos consignes aux remplaçants puis partons enfin. Comme d’habitude, c’est très rapidement que nous

franchissons le boyau et que nous arrivons aux gourbis de réserve.

14h00 — Nous sommes installés dans un gourbi tout ce qu’il y a de plus gourbi ; c’est un chenil, haut d’à peine un mètre, où nous sommes entasses à trente environ. On ne peut s’y mouvoir qu’à genoux ou en rampant ; le sol est recouvert de fougères sèches, le toit formé de rondins qui, à notre avis, ne suffiraient pas à nous garantir d’un bombardement éventuel. C’est là que nous coucherons, et malgré tout, je persiste à croire que nous y dormirons bien.

16h00 — Notre 75 tonne sans arrêt derrière nous et prépare sans doute une attaque pour ce soir.

17h00 — Départ d’une corvée chargée de porter de l’eau en première ligne. Je n’en fais pas partie et dors en attendant sa rentrée.

19h00 — La corvée rentre ; c’est à cette heure-ci seulement que nous mangeons la soupe ; il faut se tenir presque constamment dans les gourbis, car les obus arrivent de temps à autre, et il ne faut pas non plus que les avions allemands puissent nous repérer.

20h30 — Chacun est étendu sur sa couche de fougères poussiéreuses et ne tarde pas à s’endormir.

Lundi 21 juin 1915

5h00 — Nous avons dormi d’un sommeil de plomb et n’avons entendu ni canon ni fusillade. 6h00 — Nous prenons le café.

7h00 — Je suis appelé pour accompagner une corvée d'eau. Nous devons déjà aller chercher l’eau dans un village des environs pour la porter ensuite en première ligne.

7h30 — Nous arrivons à La Harazée, village bombardé. C’est un site magnifique entre des montagnes vertes rendues encore plus pittoresques par les innombrables petites huttes accrochées à leurs flancs ; c’est dommage que le bruit constant des canons et des fusils ne rappelle à la réalité. A droite, en arrivant à La Harazée, se trouve un petit cimetière où se dressent de nombreuses croix encore blanches sur les tombes des hommes tués. Il y a autour du village plusieurs de ces petits cimetières, paraît-il : ils sont propres avec des arceaux autour de chaque tombe. Pas un jour ne passe qu’on n’y apporte plusieurs tués.

8h00 — Les arrosoirs s’emplissent. Beaucoup de Services militaires sont établis là, entre autres un hôpital d’évacuation. On y rencontre des hommes de tous les régiments de la Division.

8h30 — Nous gravissons la côte menant à l’entrée du boyau conduisant en première ligne et rencontrons plusieurs blessés ou malades : l’un d’eux a da avoir une très forte commotion, car son regard est hagard et il semble ne plus rien entendre ; un autre a la figure couverte de sang, mais il ne doit être que légèrement atteint, n’étant pas accompagné.

9h00 — Nous sommes dans le boyau. Avec six hommes, je dois

ravitailler en eau la 11ème Compagnie qui occupe le secteur immédiatement à droite de celui que nous avons quitté hier. La distribution d’eau se fait, le plus justement possible, mais chacun n’a qu’un quart d’eau.

10h00 — Sommes revenus en réserve non sans avoir été obligés plusieurs fois de nous baisser pour éviter les éclats d’obus.

12h00 — Il tombe toujours quelques obus.

16h15 — Brusquement, le 75 commence à donner avec fureur, les coups se suivent à intervalles très courts, il tire sans doute sur les premières lignes allemandes.

16h25 — Aussi brusquement qu’il avait commencé, le 75 cesse de tirer. On entend alors une fusillade très nourrie et l’éclatement des projectiles à main et des crapouillots. Le canon allemand tire aussi sur nos lignes. Beaucoup de balles perdues viennent s’aplatir sur les arbres qui nous entourent ; il faut rentrer dans les gourbis.

16h35 — L’ordre est donné de s’équiper, c’est l’alerte ; on craint certainement que les allemands n’avancent et que nous ne soyons obligés d’aller renforcer. La fusillade est toujours très vive, l’attaque continue.

16h45 — Notre 2ème Section qui était en piquet reçoit l’ordre de gagner les boyaux pour aller en première ligne. C’est sans doute par précaution seulement.

Folio 59

17h00 — Nous sommes toujours sous les gourbis, dans l’attente. La lutte est toujours aussi chaude. Le 75 recommence à donner ; c’est un bruit assourdissant.

7h30 — Le calme semble revenir peu à peu, bien que les mitrailleuses crachent toujours. La soupe n’arrive pas, les cuisiniers ont dû être obligés de rester en chemin par suite du bombardement.

18h00 — La soupe arrive, le calme est revenu. Il faut manger la soupe très rapidement car plusieurs corvées doivent monter en première ligne.

18h15 — J’accompagne une corvée de cartouches en première ligne. En gagnant celle-ci, nous croisons dans le boyau notre 2ème Section qui n’a pas eu à intervenir et qui rentre en réserve.

19h00 — C’est très calme, avec toujours quelques coups de fusil et de canon.
20h00 — Petit à petit tout le monde rentre. Espérons que nous aurons notre nuit tranquille.

21h00 — L’attaque a repris certainement, car voilà toute la pétarade en route ; allons-nous avoir encore alerte ? Quelques gros obus allemands éclatent tout près.

21h15 — Le calme est revenu brusquement. On s’endort.

Mardi 22 juin 1915

5h00 — Quelques obus pour nous éveiller. Il paraît que vers 1h du matin il y a eu encore attaque. Pour ma part, je n’ai rien entendu.

Folio 60

9h00 — Rien de nouveau.
15h00 — Le temps se couvre brusquement ; il va faire de l’orage certainement.

15h30 — La pluie tombe très fort. Nous craignons que comme au Four de Paris, le toit ne soit traversé par l’eau.

16h00 — La pluie a passé ; le toit est encore sec, il doit être plus résistant. 19h00 — Vif commencement d’attaque qui ne dure guère que trois minutes.

19h10 — L’attaque recommence aussi vive que tout à l’heure. C’est à croire que l’on ne sera jamais tranquille.

19h20 — L’attaque a cessé. Quel est le résultat ? Peut-être est-il nul. 21h00 — Chacun repose, recroquevillé dans le gourbi.
Mercredi 23 juin 1915

6h00 — Distribution du café. Il y a encore eu une attaque cette nuit, paraît-il ; décidément les boches ont juré de ne plus nous laisser en repos. C’est aujourd’hui notre dernière journée de réserve ; espérons qu’aucun empêchement ne surviendra pour nous supprimer les quelques jours de repos auxquels nous avons droit. La pluie a tombé toute la nuit, transformant le sol argileux en une boue gluante dans laquelle

on a peine à avancer. Ceci donne une petite idée de ce que devaient être les boyaux pendant l’hiver.

7h00 — J’accompagne une corvée d’eau à La Harazée, puis en première ligne. C’est très fatigant de marcher dans cette boue et on emporte un kilo de terre à chaque pied. En allant à La Harazée, nous rencontrons plusieurs petites voitures de blessés transportant des morts. Tous sont plus ou moins mutilés, l’un d’eux a la tête complètement enlevée.

8h00 — Je suis de retour de première ligne, j’ai de la boue jusqu’aux genoux, que je suis obligé de gratter avec mon couteau. Mes molletières sont un bloc de boue.

9h00 — La pluie tombe, ce n’est pas cela qui fera sécher la boue. La situation semble calme, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver.
12h00 — L’ordre arrive de démolir notre gourbi pour le reconstruire en l’agrandissant. Nous devons déménager notre fourniment ; je crains que la pluie ne reprenne et qu’alors nous n’ayons plus d’abri.

13h30 — Ce que je craignais est arrivé, la pluie tombe ; nous ne savons où nous mettre ; la reconstruction du gourbi était cependant en bon chemin.

15h00 — Le gourbi est agrandi, il faut maintenant le recouvrir : une corvée part pour aller chercher des rondins.

15h10 — La corvée revient sans rondins ; comment allons-nous recouvrir le gourbi ? N’aurait- on pas mieux fait d’attendre que les rondins soient là pour commencer à découvrir ? La pluie menace toujours et cette nuit nous serons sans abri.

15h30 — Il faut recouvrir avec les vieux rondins ; pour cette nuit, on se contentera de cette couverture sommaire ; en cas de pluie, nous étendrons nos toiles de tente.

15h50 — L’ordre arrive de nous équiper, il va y avoir attaque à notre gauche et il faut se tenir prêts.

15h55 — L’attaque commence, très vive, et dure assez longtemps. Le bruit court qu’au lieu d’aller au repos, nous retournerons demain en première ligne ; ce ne serait pas une agréable surprise, car voilà déjà huit jours que nous sommes de service.

17h00 — La soupe arrive. La pluie tombe. On reste équipé par crainte d’une alerte.

19h00 — L’attaque ne s’est pas renouvelée, par contre c’est officiel que demain à 3h30 du matin nous relevons la compagnie de première ligne.

20h00 — Nous sommes tous étendus sous le gourbi à peine recouvert ; il fait froid et la terre sur laquelle nous reposons est très humide. On dort cependant, et je suis sûr que nous n’aurons même pas le rhume.

Jeudi 24 juin 1915

3h00 — Le signal est donné que chacun s’équipe ; l’une après l’autre, les sections gagnent le boyau pour aller en première ligne.

3h15 — C’est notre tour d’avancer. Le boyau est plein d’eau et de boue, on y enfonce jusqu’à la cheville, c’est très fatigant.

3h30 — Nous sommes réinstallés en première ligne, chacun dans sa travée. Nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes ici. Nous autres, caporaux, prendrons six heures de garde, six heures de repos, et ainsi de suite. D’après les renseignements tirés de la compagnie que nous relevons, le secteur est assez tranquille ; c’est plus à gauche que l’on se bat.

5h00 — Je commence par être au repos. C’est assez tranquille au-dehors. Le gourbi que nous occupons est plus vaste que celui dans lequel nous étions la dernière fois en première ligne. Il n’a par contre qu’une ouverture et il est par conséquent plus sombre ; d’un autre côté le courant d’air est évité. Il est recouvert de gros rondins et de terre, et je ne pense pas qu’un obus de petit calibre soit à craindre. On y tient à douze sans être trop serrés.

10h00 — Un brancardier vient d’être tué dans un boyau ; il appartenait à une compagnie sœur.

12h00 — Je quitte le repos pour prendre mes six heures de garde, avec deux autres caporaux. Notre tâche nous est fixée

à chacun. Je dois faire l’inventaire des grenades et des pétards, puis faire aménager des trous dans les tranchées pour loger ceux-ci. C’est rapidement fait.

13h00 — De temps à autre, je fais une petite ronde pour voir si chacun veille. Quelques crapouillots tombent à notre droite, mais généralement trop en arrière ; nous répondons par des projectiles du même genre. Il pleut un peu et la tranchée qui était presque sèche redevient boueuse.

15h00 — Un crapouillot vient d’éclater derrière la tête d’un homme de la Section et il est devenu sourd tout d’un coup ; c’est déjà la seconde fois que cet accident lui arrive. Il n’a pas perdu connaissance, mais n’entend rien ; un brancardier l’accompagne au poste de secours.

16h00 — Le soleil chauffe une ondée. Il tombe toujours quelques crapouillots, ce qui nécessite une extrême vigilance.

18h00 — Je rentre au repos. « Il paraît » que nous serons relevés dimanche matin.

21h00 — Le Sergent fait sortir tous les hommes du gourbi pour veiller et travailler au-dehors ; nous restons à deux caporaux à dormir jusqu’à notre tour de garde : minuit.

Vendredi 25 juin 1915

0h00 — Je suis éveillé par le caporal que je dois relever. Je viens de dormir trois heures et bien que la couche soit humide et dure, je serais volontiers resté

étendu quelques heures encore. Un caporal s’occupe de la pose de fils de fer avec trois pionniers, un autre et moi sommes chargés des rondes. Le calme est presque complet ; dans chaque travée il y a un veilleur, les autres qui relèveront à l’heure indiquée dorment dans un coin sous une toile de tente ou à demi enfouis dans une sape. La nuit est assez claire, de plus des fusées éclairantes illuminent le ciel à certains instants.

1h00 — Le canon gronde à gauche et la fusillade devient très vive, il y a sûrement attaque. Par dessus le parapet, nous jetons un coup d’œil dans la direction ; c’est un véritable feu d’artifice avec les fusées qui se succèdent sans interruption. C’est notre feu de la Saint Jean puisque nous sommes dans la nuit du 24 juin.

1h15 — L’attaque a cessé, ce n’était qu’une alerte.

1h30 — Le jour vient rapidement, le temps est couvert.

3h00 — La pluie commence à tomber juste comme nous commencions le nettoyage de la tranchée ; celle-ci est bientôt boueuse et glissante. On balaie quand même avec des balais quelconques, venus je ne sais d’ou.

4h00 — Nous apprenons que pendant vingt-quatre heures, à partir de 5h ce matin, nous aurons à fournir un certain nombre d’hommes pour un poste d’écoute. Ils devront rester douze heures de suite dans ce poste. Nous autres caporaux, nous relèverons toutes les six heures.

5h00 — Les hommes sont choisis, puis partent au dit poste d’écoute.

6h00 — Le café arrive ; je le bois et vais au repos.

8h00 — Bien qu’ayant veillé six heures, je n’ai pas sommeil et reste étendu sur la banquette de terre.

10h00 — Le Sergent vient nous distribuer notre quart de vin et nous annonce en sème temps que nous serons relevés demain matin. Est-ce bien certain ? Cette nouvelle est accueillie avec plaisir, car après quelques jours de réserve, nous espérons bien cette fois aller au repos.

11h00 — Je vais relever le caporal au poste d’écoute ; il parait que ça va de 5h à 11h et de 11h à 17h, six heures par conséquent.

11h15 — La relève est faite ; les hommes sont à leurs emplacements. Ce poste est très long et non couvert, celui du caporal excepté, qui se compose d’une niche dans la terre et de quelques rondins au-dessus du boyau pour garantir contre la pluie. Il y a une boue affreuse dans les boyaux du poste d’écoute.

11h30 — La soupe arrive. (Nous appelons indistinctement « soupe » tout ce que l’on nous apporte à manger, que ce soit de la viande, des légumes, ou du fromage. Nous ne touchons d’ailleurs jamais de soupe proprement dite dans les tranchées, pour cette raison que les récipients qui devraient la contenir ne pourraient pas passer dans les boyaux). Le repas se compose de rôti et de pommes de terre avec des pois nouveaux ; c’est très bon, et avec cela, il

y en a en abondance et je pense que personne ne songera à se plaindre de la nourriture cette fois-ci.

12h00 — La chaleur n’est pas excessive, mais on étouffe ; nous aurons sans doute encore de l’eau avant bien longtemps. Il tombe toujours quelques crapouillots.

13h00 — Echange très vif de crapouillots ; les allemands surtout redoublent d’activité. Un sifflement au-dessus de nos tètes, puis l’éclatement bref d’un obus ; c’est notre 75 qui a repéré le canon à crapouillots allemand et qui tente de le faire taire. Un moment, la tranquillité revient, puis les crapouillots recommencent à tomber ; alors, le 75 redouble son tir et a enfin le dernier mot.

14h00 — J’ai établi un service au poste pour que ce ne soit pas toujours le même homme qui ait la plus mauvaise place.

15h00 — La pluie commence à tomber à grosses gouttes ; je me blottis du mieux que je peux dans ma niche pour éviter l’eau. J’ai les pieds dans un lac de boue.

15h15 — La pluie tombe toujours, mais moins fort. La boue est devenue plus molle et on y enfonce encore plus.

16h00 — Les allemands commencent à nous bombarder ; au poste d’écoute, nous sommes passablement garantis des éclats. La fumée produite par l’éclatement est verdâtre et je me demande si ce ne seraient pas des gaz asphyxiants.

16h15 — Les obus tombent toujours produisant un

nuage vert qui reste au-dessus des tranchées. Je me renseigne près du Sergent ; il croit que ce sont des obus ordinaires de 105.

17h30 — Nous sommes relevés du poste d’écoute et je rentre dans la tranchée pour manger la soupe.

18h00 — Le Général passe dans les tranchées qu’il inspecte rapidement.

19h00 — Je vais au repos et m’endors aussitôt.


Samedi 26 juin 1915

2h00 — Je m’étonne qu’on ne m’ait pas éveillé à minuit, c’était mon heure de relève. J’apprends qu’un caporal seul est nécessaire pour veiller à cette heure là, c’est pourquoi on m’a laissé deux heures de plus. Rien de mieux puisqu’il n’y a pas alerte.

3h00 — Le jour est venu, je m’occupe du nettoyage des boyaux ; ils sont boueux et on a beaucoup de peine à enlever cette boue.

5h00 - Il y a eu une attaque à gauche, elle a duré peu de temps. Le café arrive.

6h00 — J’entre au repos ; allons-nous être relevés ?
7h00 — Je ne puis dormir. Nous ne serons relevés que ce soir.

9h00 — Il y a une mine qui saute à droite ; certains ont entendu des cris : encore des hommes à demi enfouis, sans doute ? À mon avis, de tous les périls

qui nous guettent, c’est la mine le plus redoutable.

12h00 — Je prends le service dans la tranchée. Les crapouillots ne tardent pas à arriver, il faut guetter avec soin. De mon côté, je m’installe entre deux gabions d’où il me sera possible d’observer tout le ciel au-dessus du secteur ennemi. La chaleur est très forte et pas d’ombre.

13h00 — Toutes les dix minutes, j’entends le coup sourd du canon à crapouillots allemand : vivement, je jette un coup d’œil et m’assure que le projectile ne vient pas dans ma direction. D’autres qui l’ont aperçu avant moi sifflent pour avertir et chacun se gare en attendant l’explosion. C’est énervant d’observer ce cylindre noir qui décrit une courbe en l’air avant de tomber. L’explosion est forte et soulève la terre des tranchées.

13h30 — Un crapouillot est tombé sur un abri de tranchée et a démoli la toiture ; l’occupant en est quitte pour la peur et une douleur bénigne au bras qui a dû recevoir un morceau de bois du toit.

14h00 — Les crapouillots viennent maintenant dans ma direction ; par bonheur, on les entend partir, et on peut suivre leur trajet en l’air et se garer au moment opportun. Je m’étonne que nous ne répondions pas à cette pluie d’explosifs.

15h00 — Les crapouillots ne tombent plus. Il fait toujours très chaud.

16h00 — Nous serons relevés demain au point du jour ; décidément, on joue avec nous : c’est notre onzième journée de service et on a bien du mal à se tenir éveillé.

17h00 — Nous mangeons la soupe.

17h05 — Une nouvelle mine saute, toujours dans le même secteur à droite. C’est loin, cependant la terre tremble jusqu’ici.

18h00 — Je reprends mon repos après avoir bu une large rasade de coco. Il fait très lourd.

19h00 — Je sommeille, mais m’éveille au moindre bruit.

22h00 — Je suis éveillé en sursaut par une fusillade d’une extrême violence venant du secteur de gauche ; c’est venu brusquement, c’est sans doute une attaque par surprise qui a été éventée au moment propice. Nous sortons du gourbi pour prendre place dans la tranchée.

22h10 — Le canon donne cette fois ; chez nous c’est tranquille, mais il faut veiller activement par crainte d’une surprise.

22h15 — Le Lieutenant m’envoie chercher. Je me rends près de lui et reçois l’ordre de me tenir à l’entrée du boyau de sortie avec deux hommes baïonnette au canon ; la consigne est de ne laisser passer qui que ce soit.

22h20 — La consigne est levée ; je rentre au repos.
22h30 — L’attaque est terminée. C’est maintenant la droite qui devient nerveuse.

Dimanche 27 juin 1915

00h00 — Je suis éveillé par le caporal de service que je dois relever. La fatigue des jours passés revient ; j’ai les jambes cassées, par moment mes yeux se ferment, cependant je veux résister.

1h00 — Avec le Sergent et un homme, je vais poser des fils de fer barbelés sur les gabions et les pare-éclats. Nous sommes grimpés sur le parapet qui est mouvant et nous risquons à chaque instant de tomber dans la tranchée. On s’arrache les doigts après les barbes du fer, la capote ou le pantalon s’accrochent, et on ne sait plus de quel côté avancer. Il fait un clair de lune magnifique et je m’étonne que les allemands ne nous aperçoivent pas.

2h00 — La pose des fils de fer est terminée ; je continue mes rondes pour vaincre la fatigue.

3h00 — Il fait grand jour ; on commence le nettoyage des tranchées.

3h30 — Le Capitaine de la compagnie de relève arrive. Enfin, c’est la relève probablement.

4h00 — La compagnie de relève arrive ; nous nous préparons à évacuer la tranchée pour revenir en réserve, un peu à l’arrière.

4h15 — Nous nous tenons toujours prêts à partir, mais le

Folio 72

signal n’est pas donné. On ramasse les lunettes et les tampons pour le nez et la bouche contre les gaz asphyxiants.

4h30 — Enfin arrive l’ordre : « Première Section, sac au dos, en avant ! ». Nous défilons le long du boyau de communication et arrivons en cinq minutes à la réserve.

4h45 — Nous avons repris nos anciennes places dans les gourbis. Le nôtre qui était en voie de reconstruction et que nous n’avions pas pu terminer faute de rondins pour la couverture, a été achevé par la compagnie qui nous a remplacés et est maintenant plus confortable ; il y a même une bonne couche de paille d’étendue sur le sol.

5h00 — Chacun repose en attendant le café.

5h30 — Le café arrive ; on s’empresse de se faire servir.

8h00 — Vive attaque à notre gauche, qui commence très brusquement.

8h15 — L’attaque continue toujours ; notre secteur est très tranquille ; à peine quelques coups de fusil.

10h30 — J’étais profondément endormi, lorsqu’arrive la soupe ; je suis complètement perdu et ne sais plus s’il est midi ou 16h. Nous dormions tous, d’ailleurs.

14h00 — Je commence à nettoyer mes bandes molletières et le bas de ma capote qui sont couvertes de boue jaune. Cette boue forme des plaques sur les vêtements et ressemble absolument (la comparaison est vulgaire, mais

c’est celle qui s’applique le mieux dans ce cas) aux jambes des vaches dont la litière n’est que rarement changée. Il faut gratter au couteau, puis battre à la baguette flexible, et encore ne parvient-on qu’à enlever le plus gros.

16h00 — Nouvelle et très vive attaque, toujours dans le même secteur de gauche, comme il y a huit jours (route de Beaumanoir). L’ordre arrive de nous équiper. Nous sommes bombardés très violemment, ce qui nous oblige à nous tenir sous nos gourbis ; les obus éclatent tout près.

16h30 — L’attaque continue. Notre 75 tire sans arrêt, c’est un roulement continuel. Il nous arrive toujours des obus de gros calibre qui envoient des éclats très loin. Ce serait dangereux de sortir.

17h00 — L’attaque semble ne pas vouloir finir ; le canon et les mitrailleuses ne cessent de tirer. On entend également l’explosion des explosifs à main.

17h30 — Nous mangeons la soupe rapidement ; il tombe toujours quelques obus. L’attaque semble ralentir.

19h00 — Nous nous étendons pour nous reposer un peu. Espérons que la nuit sera bonne et qu’on ne nous éveillera pas par suite d’une alerte.

21h00 — Je suis éveillé en sursaut : « Tout le monde en tenue et dehors ! » L’attaque recommence. Allons, il était

écrit que nous ne serions pas tranquilles. Le fusil entre les jambes, nous attendons, assis sur le parapet du gourbi. C’est toujours la gauche qui donne. De nombreuses fusées sont lancées de part et d’autre pour diriger le feu de l’artillerie.

21h10 — La fusillade commence très loin à droite et se trouve accompagnée bientôt d’une violente canonnade. Décidément, les boches veulent faire la trouée.

21h20 — L’attaque de gauche s’apaise et nous rentrons. Comme le secteur est de piquet, il est fort probable que nous n’en sommes pas quittes avec cette simple alerte.

Lundi 28 juin 1915

0h15 — L’attaque recommence sur la gauche ; nous devons nous tenir prêts.

0h25 — Le calme revient très vite. Nous reprenons notre sommeil interrompu.

2h15 — Le Sergent arrive à l’entrée du gourbi et ordonne de sortir avec fusil et équipement. Il fait à peine jour et le combat fait rage à nouveau sur la gauche. La droite est calme. Nous descendons dans le boyau de première ligne pour nous rapprocher de celle-ci, au cas où l’attaque se propagerait à notre secteur. Il y a une boue épaisse dans le boyau et on enfonce jusqu’à la cheville.

2h30 — Avec un sergent et douze hommes, nous occupons une

jonction de boyaux, avec la consigne de ne laisser circuler personne.

2h35 — Le calme revient petit à petit. J’ai peine à me tenir éveillé ; nous espérions passer une nuit tranquille, et nous en sommes déjà à notre troisième alerte.

3h00 — Le jour est venu et avec lui un calme complet. Nous conservons notre poste par précaution ; d’ailleurs il faut attendre les ordres supérieurs pour rentrer.

3h30 — Nous sommes toujours là. Des crapouillots commencent à tomber en avant de nous ; quelques coups de fusil.

3h45 — Le Sergent m’envoie au Lieutenant demander si nous devons rentrer. Je fais deux cents pas et rencontre l’homme de liaison ; il apporte l’ordre de se retirer que je transmets au Sergent.

4h10 — Nous rentrons dans nos gourbis. Quelques obus tombent aux environs.

5h00 — Nous sommes à peine endormis que le café arrive ; nous préférons cela à l’alerte.

6h00 — De très gros obus, des 120 au moins, tombent dans notre coin. Un ordonnance vient d’être grièvement blessé par un éclat. Chacun se terre ; je me demande si notre gourbi résisterait à un gros obus.

7h00 — Nous sommes terriblement bombardés ; ce ne sont pas des 120, mais au moins des 210, qui creusent d’énormes trous en terre et soulèvent la grève et les branchages

à hauteur des arbres. Un sergent de la 2ème Section vient d’être blessé.

7h30 — Le bombardement est terrible, un obus vient de faire un trou énorme derrière notre gourbi ; nous sommes aplatis sur le sol qui tremble à chaque explosion. Ce n’est pas blessé qu’est le sergent, c’est tué d’un éclat d’obus à l’épaule et dans le cou.

8h00 — Un obus tombe à deux mètres derrière le gourbi, abattant un gros arbre et soulevant un nuage de poussière effrayant qui rentre dans le gourbi et nous aveugle. Le moment est terrible ; les obus sont tombés tout autour, vont-ils maintenant nous atteindre ?

9h00 — Le bombardement est moins intense, les obus tombent un peu plus loin, on se risque à sortir la tète : il y a des trous d’au moins un mètre de profondeur à quatre endroits différents, on y enterrerait deux chevaux dans chaque ; plusieurs arbres, d’une grosseur raisonnable, sont fauchés et les troncs des autres environnant sont criblés d’éclats. Nous l’avons échappé belle ; c’est la première fois que nous sommes bombardés de cette manière, c’est à croire qu’un espion est passé ici et a renseigné l’artillerie allemande. On ramasse des morceaux d’obus énormes qui sont coupants et traverseraient le corps très facilement. Ils sont encore brûlants.

10h00 — Il tombe encore des obus et pour la première fois on ne servira pas la soupe en plein air. Chacun préfère rester caché dans le gourbi, bien qu’on ne s’y sente pas suffisamment en sûreté.

11h00 — Le bombardement a presque entièrement cessé.

14h00 — C’est assez tranquille, bien que des obus tombent encore, par deux cette fois.

16h30 — Une vive attaque commence à gauche. Un distingue parfaitement le tir la mitrailleuse allemande, Le 75 entre bientôt dans la danse, c’est alors le roulement ininterrompu qui vous assourdit.

17h00 — L’ordre est donné de nous équiper ; allons-nous une nouvelle fois gagner les boyaux ?

17h30 — L’attaque continue, plus ou moins vive.

18h00 — Le canon et les mitrailleuses donnent toujours.

19h00 — L’attaque n’est pas encore terminée, mais devient moins vive. C’est regrettable que nous ne sachions jamais le résultat. Le bruit court que dans les attaques d’hier nous avons utilisé du pétrole enflammé ; c’est si monstrueux que l’on ose à peine y croire.

20h00 — Le canon et la mitrailleuse ne se sont pas encore complètement tus. Je crois que nous avons été relevés du piquet par une autre section.

Aurons-nous notre nuit tranquille cette fois ?

23h00 — Je suis éveillé par le bruit de la fusillade. Celle-ci ne dure que peu de temps. Je ne puis dormir, les jambes me font souffrir ; voilà treize jours et treize nuits qu’elles sont serrées et je ne puis enlever mes molletières que quelques minutes chaque jour ; le sang circule difficilement.

Mardi 29 juin 1915

5h30 — La nuit a été tranquille ; nous avons pu nous reposer plus qu’à l’habitude, c’était bien nécessaire. Nous comptions être relevés ce matin pour aller au repos, mais il parait que demain nous retournerons en première ligne pour deux Jours, puis reviendrons ensuite en

réserve jusque dimanche. Ce n’est pas très encourageant et ceci doit être la faute du ...ème Régiment qui a perdu des tranchées, à notre gauche sans doute.

7h00 — Le bombardement commence. Les obus tombent pour le moment assez loin de notre gourbi.

7h30 — Nos gourbis ne sont plus bombardés, mais voici que nos premières lignes, celles de notre secteur principalement, sont bombardées par des « minen ». C’est le nom que nous donnons aux projectiles lancés par les « Minenwerfer » ; leur effet est terrible. Ces projectiles, d’un poids de 80 kg sont chargés de 50 kg de tolite, explosif remplaçant la dynamite

et qui explose avec un bruit cinglant en détruisant d’un seul coup des éléments de tranchées. Heureusement que leur vitesse n’est pas énorme et qu’on les voit arriver souvent ; cependant on ne peut pas se garer et on est alors fatalement déchiqueté.

8h00 — Ces minen tombent toujours ; pour nous qui sommes en arrière il n’y a rien à craindre, mais la situation de ceux qui gardent les premières lignes doit être précaire. D’ici nous voyons les nuages de fumée noire s’élever des tranchées après l’explosion du projectile.

8h10 — Je dois accompagner une corvée de pétards en première ligne, et à cet effet me rends tout d’abord au dépôt de munitions.

8h15 — En même temps que ma corvée en arrive une autre au dépôt, celle-ci venant de La Harazée ; un des hommes vient d’apprendre que le 94ème serait relevé cet après-midi par le ...ème Régiment. Ceci ne coïncide guère avec les nouvelles de ce matin qui nous faisaient rester cinq jours encore. Cependant j’espère que ce dernier tuyau sera le plus exact.

8h30 — Je suis en première ligne avec la corvée. Les hommes qui gardent ces tranchées sont tous aux aguets, craignant à tout instant l’arrivée d’un minen. Ils ont eu plusieurs blessés déjà et des éléments de tranchées détruits.

9h00 — Je rentre au gourbi de réserve où le bruit court avec persistance que nous partons ce soir. On ose à peine espérer, de crainte d’une désillusion.

10h00 — La soupe arrive. Les minen tombent moins nombreux. Quelques obus arrivent jusqu’à nous.

13h00 — Un détachement du ...ème arrive réellement, c’est le commencement de la relève sans doute. Les officiers se passent les consignes, c’est donc bien certain que nous partons. Chacun se sent le cœur plus léger.

13h10 — L’ordre est donné de s’équiper et de boucler les sacs. Une compagnie du ...ème arrive.

13h30 — Tous équipés, nous gagnons le boyau de communication vers l’arrière que nous suivons d’un pas rapide ; nous avons hâte de sortir de la zone dangereuse.

13h40 — Nous passons devant les gourbis de réserve de Beaumanoir, où se trouve le ...ème Chasseurs.

13h50 — Nous arrivons au sommet du ravin qu’il faut suivre pour gagner la route de Vienne- le-Château. Les obus éclatent pas loin et les éclats arrivent jusqu’à nous.

14h00 — « Halte ! » On nous fait signe de mettre sac à terre et de nous asseoir. Chacun s’abrite derrière un parapet naturel, car les obus tombent toujours. Que

signifie cette halte ?

15h00 — La halte se prolonge ; quand on prend la direction du repos, on trouve toujours que l’on va trop lentement.

15h30 — Il paraît que nous allons retourner à Beaumanoir pour y manger la soupe. Nous ne partirons qu’à 19h ce soir. Pourquoi ce retard ? Craint-on que le bombardement à coups de minen ne soit le précurseur d’une attaque allemande ?

16h00 — La soupe arrive. Nous ne sommes pas retournés à Beaumanoir. Il tombe toujours quelques obus. Les compagnies qui ont été relevées de première ligne où elles recevaient des minen disent que leurs tranchées ont été fortement endommagées. Ce n’est certainement pas sans but que les allemands font cela.

17h00 — Pas de changement.

19h00 — Nous mettons sac au dos et partons enfin. Nous avançons d’abord sur un chemin de rondins glissant.

19h30 — Nous atteignons la route ; la marche est plus facile, malgré une boue assez épaisse.

20h00 — Vienne-le-Château. Depuis notre dernier

passage qui date d’à peine quinze jours, le village a bien souffert encore. Des pâtés de maisons qui n’avaient été que partiellement atteints par les obus sont maintenant détruits par le feu. Il ne reste plus que des pans de murs noircis et un monceau de décombres.

21h30 — Après avoir croisé des convois de ravitaillement en vivres et munitions, nous atteignons Vienne-la-Ville. Comme la première fois que je suis passé ici, les ténèbres m’empêchent d’y voir et de reconnaître quoi que soit. Il me semble toutefois qu’il y a beaucoup moins de troupes ici qu’à Vienne-le-Château.

22h00 — Nous avançons toujours sur la route et commençons à être fatigués : le sac est lourd et voilà quinze jours que nous n’avons fait une bonne nuit.

22h30 — Le chemin nous semble long. À tous ceux qui nous dépassent ou nous croisent, nous demandons combien il y a encore jusque Moiremont (car il paraît que c’est là que nous allons). Les réponses sont évasives.

23h00 — Un carillon nous annonce un village, c’est Moiremont. Il y a longtemps que nous n’avions

entendu un son de cloches. Nous arrêtons devant un cantonnement.

23h10 — Nous venons de prendre place dans un grenier, très bien aéré, trop bien même, car il est pour ainsi dire ouvert de trois cotés ; les murs sont faits de planches disjointes et le plancher tient à peine. La paille manque, il faudra coucher à même sur la planche ; on y dormira bien quand même, car nous sommes exténués. En dessous de nous, c’est une écurie occupée par huit ou dix chevaux.

23h15 — Nous sommes installés tant bien que mal.

Mercredi 30 juin 1915

3h00 — Le canon tonne terriblement. Il doit y avoir une terrible attaque sur un large secteur. 4h00 — Je me suis endormi à nouveau et suis brusquement éveillé par des cris du garde d’écurie d’au-dessous. C’est à cause de ses chevaux, tout simplement ; aussi lui envoyons- nous nos louanges pour nous avoir éveillés si tôt et sans raison.

5h00 — Le canon tonne toujours. Ce doit être épouvantable en première ligne, car ce n’est plus une

simple petite attaque certainement.

6h00 — II arrive des blessés en grande quantité ; presque tous sont du régiment qui nous a relevés hier.

7h00 — Le café arrive seulement. La conversation roule uniquement sur le combat de la nuit ; on n’a pas de détails, mais les allemands ont dû avancer après un bombardement terrible. Nul doute qu’ils n’aient été arrêtés.

8h00 — Je vais au ruisseau en compagnie de trois camarades pour m’y laver un peu d’importance. Voilà quatorze jours en effet que nous n’avons pu nous passer un peu d’eau sur la figure.

9h00 — Après un nettoyage sérieux, nous rentrons au cantonnement, puis ressortons pour voir s’il n’y aurait pas moyen de se ravitailler un peu pour faire un bon repas. Effectivement nous trouvons des petits-beurres, du vin d’un prix exorbitant (trois francs la bouteille ordinaire), de la salade, de la confiture et d’autres douceurs ; même des cerises que l’un d’entre nous est allé cueillir aux environs.

9h30 — Le Colonel du ...ème Régiment a été tué ce matin et deux capitaines blessés ; je viens de voir ces deux derniers. Qu’est-ce qui a da se passer cette

nuit ?

10h00 — Le bruit court que nous n’allons pas rester ici, contre-coup des affaires de la nuit. Peut-être aura-t-on besoin de nous pour tenir ?

10h30 — Après avoir prévenu le Sergent, nous nous rendons chez de braves gens (car il faut que je dise qu’ici il y a des civils, encore une nouveauté pour nous autres) qui acceptent de nous faire une omelette et de préparer notre salade. Nous mangeons dans des assiettes et buvons dans des verres : quel luxe pour des barbares comme nous.

11h00 — Le repas va son petit train, l’appétit est excellent et nous avons du vin en quantité suffisante.

11h15 — Quelques obus sifflent, mais vont éclater beaucoup plus loin. Brusquement, le monsieur chez qui nous sommes nous presse de sortir, il craint le bombardement ; pour répondre à son désir, et c’est d’ailleurs la moindre des choses à faire, nous nous retirons après avoir réglé. C’est égal, nous n’aurions pu supposer une fin de repas aussi brève ; par bonheur, nous avions presque terminé. Nous aurions bien essayé de faire comprendre à ce monsieur qu’il n’y avait rien à

craindre, mais nous comprenons bien sa peur. Il va se réfugier dans une cave.

12h30 — Nous rentrons au cantonnement ; il parait que nous sommes en alerte. Rapidement, je boucle mon sac pour être prêt en cas de départ précipité. Je crois avec les autres que nous aurons bien du mal à avoir notre temps de repos prévu.

13h00 — Les bruits les plus divers circulent : les allemands se seraient avancés assez loin dans nos lignes ! C’est assez peu probable. Il ne faut pas ajouter foi à tous ces bruits non confirmés.

15h00 — Pas de changement. Les ambulances défilent toujours.

17h00 — Nous mangeons ce qui reste de notre repas de midi, puis allons nous étendre sous des pommiers, à proximité du cantonnement.

17h30 — Deux aéroplanes français survolent tantôt les lignes françaises, tantôt les lignes allemandes. À deux ou trois kilomètres d’ici se trouve un ballon d’observation français. Il est en descente en ce moment.

20h00 — Au moment de rentrer au cantonnement, le canon recommence à gronder ; c’est sans doute le début d’une contre-attaque.

21h00 — Nous sommes étendus dans la paille. Le canon gronde de plus en plus.

Jeudi 1er juillet 1915

3h00 — Je suis éveillé par le canon ; le combat doit encore être épouvantable.

6h00 — Le café bu, j’accompagne une corvée de balayage des rues. C’est un travail plus long que difficile ; je n’ai pas à y mettre la main, mais ce n’est pas intéressant de regarder des hommes balayer pendant deux heures.

9h00 — A peine rentrés au cantonnement, on nous prévient de nous tenir prêts et propres. Nous allons rendre les honneurs au Colonel du ...ème tué hier. Chacun astique, brosse, cire, et finalement est propre comme on peut l’être en campagne.

9h30 — On entend une musique qui joue dans un coin du village. Tous les jours, il y a concert par la musique d’un régiment quelconque. Je me demande s’il devrait être permis de faire de la musique à l’arrière, alors qu’à quelques kilomètres, sur le front, il y a des hommes qui se

font tuer, déchiqueter, et que l’on emporte en morceaux affreux à voir dans des toiles de tente. Espère-t-on par cette musique nous égayer ? Sans doute, mais je remarque que sur mes camarades aussi bien que sur moi, c’est l’effet

contraire qui se produit. Peut-être que les militaires qui se trouvent dans le village, et qui pour une raison ou pour une autre vont jamais aux tranchées, trouvent du plaisir à écouter la musique, mais pour nous qui ne prenons ici que quelques jours de repos, le cas est différent ; cette musique nous fait sentir que pendant que nous souffrons dans la tranchée il y en a qui s’amusent à l’arrière. C’est l’avis de plusieurs de mes camarades, c’est pourquoi je soulève cette question.

11h00 — Il passe quelques blessés. Je crois qu’il est bon de ne pas trop s’éloigner du cantonnement ; une alerte est possible.

14h00 — Le courrier arrive.

14h15 — L’ordre arrive de boucler les sacs. Moitié des hommes sont absents, partis en corvée commandée.

14h20 — Un agent de liaison accourt. « Immédiatement en tenue, et rassemblement pour le départ ! » Cette fois c’est l’alerte véritable ; à mon avis, nous avons bien fait de profiter hier de notre repos car le voilà aux vents.

14h25 — Les hommes de corvée rentrent par petits groupes, beaucoup cependant manquent.

14h45 — La Compagnie est rassemblée, ainsi que les trois autres du Bataillon. Nous partons pour Ronchamps, paraît-il. Il manque encore des hommes à l’appel.

Folio 89

15h00 — Le signal du départ est donné. Un sergent reste pour emmener ensuite les retardataires. C’est bien la preuve que notre départ ne souffre aucun retard. Nous partons au pas cadencé et l’arme sur l’épaule jusqu’à la sortie du village. Il fait une chaleur torride et les nombreux convois qui nous croisent ou nous dépassent soulèvent des nuages de poussière qui s’abattent sur nous. Bientôt un Escadron de Chasseurs d’Afrique nous dépasse ; tous ont la nouvelle tenue kaki et sont montés sur des chevaux rapides. Nul doute qu’ils ne laissent leur monture en chemin puis n’aillent aux tranchées.

15h30 — Nous quittons la route pour suivre un sentier à travers bois et éviter ainsi le feu de l’artillerie ennemie. Nous faisons bientôt une pause.

16h30 — Traversons un ravin par lequel nous étions déjà passés en allant au repos à La Croix-Gentin.

17h15 — Arrivons au Ronchamps et formons les faisceaux devant les baraquements. Il est interdit de se déséquiper, nous pouvons partir d’un moment à l’autre.

18h30 — Assistons à un combat aérien. Un aéro français fond sur un aéro allemand et l’atteint certainement à coups de mitrailleuse car celui-ci ne tarde pas à descendre assez précipi-

Folio 90

-tamment.

21h00 — Nous allons partir à 21h30, paraît-il, et la soupe du soir n’est pas encore arrivée. Chacun touche à ses vivres de réserve.

21h30 — A partir de là, je perds la notion du temps, tant les incidents se succèdent avec rapidité. Nous partons alors qu’un violent duel d’artillerie commence ; des obus éclatent non loin de nous, il semble que l’on se faufilerait dans un trou de souris pour éviter leur atteinte. Nous continuons notre route sur le flanc d’une colline qui nous préserve des obus, mais ceux- ci sifflent au-dessus. Le bombardement est sans doute trop violent de l’avis du Commandant pour essayer d’atteindre la crête, car on nous fait aplatir derrière un parapet et attendre. C’est un bruit étourdissant de canons qui tonnent et d’obus qui éclatent avec des éclairs rouges. Puis le bombardement diminue d’intensité, on va tenter alors de gagner la crête et d’arriver à Vienne-le-Château. Par petits groupes, à cinquante pas les uns des autres, nous avançons rapidement et la traversée se fait sans encombre, heureusement. A peine descendus de la crête, plusieurs d’entre nous, puis tous ensuite, se plaignent de picotements dans les

yeux en même temps qu’une certaine odeur que je ne pourrais définir nous prend à la gorge. Nul doute que les derniers obus allemands ne contenaient des gaz asphyxiants. Vivement nous mettons nos lunettes et nos respirateurs. Je dois dire que l’odeur à la gorge n’est pas très forte, pourtant un de mes voisins vomit. Les yeux souffrent plutôt et ne cessent de pleurer. Enfin nous traversons Vienne-le-Château et allons à cent mètres de l’autre côté du village où nous allons sans doute passer la nuit. En effet, au bout d’un quart d’heure environ, nous sommes conduits dans un baraquement où toute la Section se loge. On y est très serrés, mais on se case comme on peut. Lorsque chacun fut étendu sur la paille, il était environ 23h30. Nous sommes ici en réserve, et d’un moment à l’autre l’ordre peut arriver d’aller de l’avant. La soupe n’a pu venir.

Vendredi 2 juillet 1915

3h00 — Violente canonnade. Nous ne sommes pas alertés.

6h00 — Le café arrive ; le canon ne cesse guère, pas plus que la fusillade d’ailleurs ; on doit se battre sans cesse dans différents secteurs.

9h00 — C’est toujours la même situation. Nous

craignons d’être alertés à chaque instant ; il passe des blessés en quantité, la plupart blessés aux bras où à la tête.

14h00 — L’ordre arrive de s’équiper immédiatement. Ceci fait, nous sortons et nous préparons à aller en ligne. Pour la seconde fois en vingt-quatre heures, je ne sais plus à quelle heure exactement se passent les évènements, tant le moment est tragique. Il serait impossible de décrire ce qui se passe alors et ce qui suit ne peut en donner qu’une faible idée. Par rafales, les obus allemands tombent et éclatent à quelques mètres du boyau de communication avec un bruit de tonnerre et lançant des milliers d’éclats qui sifflent au-dessus de nous ; quelques- uns même atteignent certains d’entre nous à la tête ; vivement ils lâchent leur sac, leur équipement, et courent à l’arrière se faire panser. Bientôt c’est la course folle dans le boyau qui monte, avec le sac qui vous brise le dos ; la chaleur est torride et le tumulte ne cesse pas. Tous les dix pas, nous croisons des blessés, les uns soutenant leur bras, d’autres essayant avec un doigt ou la main de fermer une blessure. Il y en a qui ont la tète en sang et qui sont affreux à voir.

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Cependant la course continue dans cet interminable boyau et la sueur me coule de partout, je me sens tout trempé ; quand même, on court. Brusque arrêt ; on se baisse pour éviter les éclats, le sol est moucheté du sang des blessés. On repart et tourne à droite, et on

continue à courir à travers des travées et des travées qui semblent n’être occupées que par peu de poilus. Puis on arrête, on se place dans les travées. « Desserrez ! » On desserre. « Resserrez ! » On resserre. Et toujours la pluie d’obus, mais plus loin en arrière ; en avant c’est la fusillade effrénée et l’explosion des pétards, bombes et grenades. Quelle affreuse tuerie ce doit être. Je crois que nous allons rester là, car on nous ordonne de mettre sac à terre. Une Compagnie sœur passe, ayant laissé son sac en arrière : indice qu’ils vont pour une besogne pressée, une charge à la baïonnette certainement. Nous sommes très énervés ; pourtant assez rapidement le calme renaît. Allons-nous passer la nuit ici ? Non, nous remettons sac au dos et reprenons le chemin par où nous sommes venus. Lorsque nous rentrons au gourbi, il est 17h. Tous nous sommes d’accord pour dire que nous venons d’en voir une fière ; pourtant nous n’avons

que des pertes infimes.

18h00 — Les blessés passent toujours, plus grièvement atteints ceux-ci ; à travers les boyaux on les porte sur des civières, puis arrivés à la sortie de ce boyau, on les accroche sur une voiture de blessés à bras et ainsi on les emmène à Vienne-le-Château où ils seront pansés soigneusement.

20h00 — Les blessés défilent toujours. Je me couche non sans me demander si nous serons tranquilles cette nuit.

22h00 — Attaque. Nous nous équipons et attendons des ordres.

22h10 — L’attaque étant terminée, nous nous étendons à nouveau.

Samedi 3 juillet 1915
1h00 — Nouvelle attaque. Pas d’alerte.

2h00 — Alerte. Nous partons pour les tranchées, cependant tout est calme. À quoi sommes- nous encore destinés ? Nous suivons le boyau, mais sans nous presser ; nous passons près des positions que nous occupions hier après-midi, mais allons plus loin et arrivons bientôt au boyau conduisant en première ligne. Donc nous allons en première ligne, c’est un fait certain.

3h00 — Nous stationnons dans le boyau dont les parapets sont couverts de sacs renfermant des pétards et des cartouches. On nous a fait mettre sac à terre, est-ce que nous irions à la baïonnette ? il fait jour, pourtant les allemands lancent encore des fusées éclairantes et chaque fois que l’une d’elles passe au-dessus de nous, nous nous faisons tout petits pour ne pas être repérés.

3h30 — Nous avons remis sac au dos, donc pas de charge pour le moment, et nous continuons notre chemin à travers les tranchées occupées par un régiment qui a perdu sa première ligne il y a quelques jours. Comme il n’est pas en mesure de la reprendre, on fait appel aux autres régiments et c’est ce qui nous vaut de venir à l’attaque au lieu d’être restés tranquilles à Moiremont.

4h00 — Nous passons sous un souterrain et à sa sortie... plus de tranchée !!! La forêt tout autour. Dans quelle direction sont les boches ? Nous avançons prudemment et arrivons à deux

cents mètres de là derrière un petit parapet derrière lequel nous nous abritons ; il y a là notre Compagnie sœur dont j’ai parlé la veille, que nous venons renforcer.

Chaque homme s’est creusé un petit trou pour se dissimuler. C’est presque la guerre en rase campagne. Nous apprenons par nos camarades de l’autre compagnie que, comme nous l’avions pensé, ils ont chargé hier à la baïonnette et ont chassé l’ennemi d’un réseau de boyaux assez important, mais encore incomplet, et nous croyons avec eux que nous venons pour une nouvelle charge qui nous rendra maîtres de nouveaux boyaux. Pendant leur charge de la veille ils ont eu quatre tués et trente-deux blessés, dans seulement deux sections ; c’est beaucoup, mais les gains sont appréciables.

4h30 — Ma demi-section reçoit l’ordre de gagner les positions conquises la veille ; l’attaque partira sans doute de là. Le Lieutenant m’ordonne de fermer la marche, de sorte que la demi- section une fois entrée dans le boyau, c’est moi qui en garde l’entrée.

5h00 — On a réussi sans charger à pousser le barrage de vingt mètres dans le boyau conduisant aux lignes allemandes. Les boches eux aussi ont construit un barrage et tentent au moyen de tous les projectiles possibles de détruire notre barrage pour avancer à leur tour, mais c’est bien gardé et ils ne peuvent faire un pas. Le Caporal de la 1ère

est atteint au bras par une balle ; il court à l’arrière. Trois bombardiers sont atteints en tentant d’avancer encore le barrage. Les bombes et pétards pleuvent ; là où je me trouve, je suis assez bien garanti. Les officiers qui dirigent l’action sont à deux pas de moi.

6h00 — Il tombe des crapouillots en avant de nous. On entend les allemands creuser une tranchée face à nous ; par dessus le parapet, nous tirons sur eux, mais ils sont en contre-bas ; toutefois il est probable que plusieurs soient atteints. Eux aussi tirent sur nos hommes qui mettent le boyau reconquis en état de défense.

8h00 — Il n’est plus question de charge à la baïonnette. Bien que ça n’était pas une perspective intéressante, nul d’entre nous ne tremblait ; d’ailleurs le matin est si beau qu’on le croirait choisi pour l’offensive. En me renseignant, j’apprends que c’est là en avant que deux compagnies ont été ensevelies sous leurs tranchées ; en effet la route de Beaumanoir est légèrement à notre gauche.

10h00 — Chaleur insupportable. Toujours quelques coups de fusil de part et d’autre. Il doit y avoir quelque boche grimpé dans un arbre, car

à plusieurs reprises différentes, des balles viennent s’aplatir sur le sol : il veut nous canarder à merci ; jusqu’ici il n’a pas fait de victime.

12h00 — Il fait une chaleur effrayante et pas d’ombre. Il y a un cadavre français dans nos lignes que l’on n’a pu encore ensevelir et qui est couvert de mouches ; on jette une toile de tente sur lui.

13h00 — Il y a un homme qui dit avoir descendu un boche de dedans un arbre. Est-ce vrai ? Je ne l’ai pas vu.

14h00 — Un homme de mon escouade a le sommet de la tète traversé par une balle et il saigne beaucoup. Il ne doit être que légèrement atteint car il n’a pas perdu connaissance. Un sergent le panse rapidement et il part accompagné.

15h00 — Je reçois l’ordre d’accompagner un lieutenant du Génie près du nouveau barrage ; il doit être chargé d’entreprendre des travaux dans ces positions : je le conduis près de l’officier qui est dans le boyau. A peine sommes nous arrivés là que l’homme qui gardait le barrage pousse un cri affreux ; il se sauve dans le boyau, la main affreusement mutilée : deux doigts pendent, sanglants ; il est atteint également à la figure. Un tel

spectacle nous retourne le cœur. Cette blessure a dû être causée par l’éclatement d’un pétard allemand ; pourtant je n’ai pas distingué d’explosion et c’est peut-être l’œuvre d’une balle.

16h30 — Des officiers du ...ème Régiment prennent les consignes ; je pense que nous serons relevés avant la nuit.

17h00 — La soupe mangée (on l’apporte ici au prix de mille dangers, puisque sur environ trois cents mètres il n’y a qu’un petit parapet de terre qui garantit), je prends la garde dans le boyau repris depuis hier.

18h00 — La relève arrive. Sans nous faire prier, nous passons les consignes aux remplaçants, puis mettons sac au dos et partons. Arrivés dans le boyau qui conduit à l’arrière, la file s’arrête, puis longtemps reste stationnaire. C’est incompréhensible qu’au moment de la relève on ne puisse laisser les boyaux entièrement libres, car bientôt on se presse, on s’entasse, et un seul obus tombant à quelques pas de là causerait des pertes effrayantes.

19h00 — Enfin, avec bien du mal, nous arrivons en seconde ligne, puis en troisième, et c’est là que nous allons passer la nuit. Nous croyions aller plus loin, mais nous sommes contents d’être là, car on y est presque entièrement en sécurité (si ce n’est quelques

obus). Les tranchées sont larges et la surveillance moins sévère ; les allemands sont à un kilomètre et il y a des troupes entre eux et nous.

20h00 — Nous mangeons un peu, puis on s’étend. Je parle pour les autres en ce moment, car je dois prendre la garde jusqu’à 23h30.

22h00 — Je fais quelques rondes pour m’assurer que l’on veille.

23h30 — J’éveille le caporal qui me relève et m’étends à mon tour à la belle étoile, et je ne tarde pas à m’endormir.

Dimanche 4 juillet 1915

5h00 — Café au lait concentré ; c’est très bon. J’ai dormi comme un loir, la tête sur mon sac. Il y a eu une attaque vers 2h, parait-il, je n’ai rien entendu.

6h00 — Le bruit court que nous retournons aux tranchées ce matin. Veulent-ils donc notre peau ? Ils ont pourtant la graisse et nous avons bien besoin de repos.

8h00 — « Sac au dos ! » Nous retournons aux tranchées, non pour surveiller, mais pour taire les corvées d’eau, de munitions, etc... Ce sera sans doute fatigant, mais moins énervant, et nous aurons la nuit tranquille, espérons-le !

8h30 — Nous arrivons entre les deuxiéme et troisième lignes, où se trouvent les gourbis dans lesquels nous logerons en attelant les ordres de corvées. Ce sont des gourbis bizarres que ceux-ci, et dont je n’aurais jamais supposé l’existence. Ils sont blindés, et lorsque l’on arrive à l’intérieur on se figurerait entrer dans le métro, par exemple, iI y fait un noir complet. Les plaques d’acier qui recouvrent les parois ont une épaisseur de cinq millimètres environ et les gourbis étant à us mètre cinquante ou deux mètres sous terre, il y a peu de danger des cous. On a établi deux étages pour le couchage et on a recouvert les planches de branchages pour que ce soit moins dur. Voilà notre couche pour ce soir... et peut-être les nuits suivantes également.

10h00 — Il y a déjà des corvées qui partent, pour transporter des cartouches ce la poudrière aux premières lignes.

14h00 — Chaleur torride.

18h00 — Toujours des corvées ; c’est moins énervant d’être ici qu’en ligne, mais c’est aussi dangereux puisque nous faisons ces corvées en première ligne, et c’est fatigant car on transporte des pare-balles en acier pour placer sur les tranchées.

20h00 — Au moment où la nuit tombe, je reçois l’ordre d’accompagner une corvée dans un certain secteur qui m’est complètement inconnu. Arrivé au poste de commandement où mes hommes doivent déposer les créneaux qu’ils apportent,

on m’ordonne de les porter plus loin, sur l’emplacement où ils doivent être utilisés. C’est un bon kilomètre plus loin, à travers des tranchées tortueuses et étroites.

20h30 — Mon reçu signé, nous revenons, quand se déclenche une attaque : la fusillade est très vive et le canon donne à son tour ; nous sommes obligés de nous asseoir et d’attendre que le calme soit revenu pour retourner à l’arrière, car sur une très longue distance on est à découvert, et nous risquerions fort d’être atteints par les projectiles ennemis.

21h00 — Canon et fusils se sont tus ; nous reprenons le chemin du retour, mais il fait nuit, et j’ai beaucoup de peine à m’y reconnaitre dans le dédale des sentiers qui courent à travers bois. Mes hommes veulent savoir le chemin mieux que moi ; finalement je retrouve le chemin par lequel nous sommes venus. Avant de rentrer, je compte mes hommes : dix au lieu de douze ; je fais attendre ; au bout d’un quart d’heure les deux retardataires arrivent et nous rentrons tous ensemble.

22h00 — On est très mal couché sur les feuillages, les branches sont trop fortes et vous entrent dans le dos.

Lundi 5 Juillet 1915

5h00 — Le café arrive. J’ai dû bien dormir car une corvée de quatre-vingts hommes est partie à 23h, est rentrée à 3h du matin, et je n’ai rien entendu. Je me suis éveillé les côtes en long. Verrons-nous la relève aujourd’hui ?

9h00 — Départ des premières corvées. Le temps est moins chaud aujourd’hui. Il y a un régiment entier (celui de Tulle) qui vient relever les première et deuxième lignes. Nous restons toujours là.

14h00 — L’ordre est donné de confectionner deux cents chevaux de frise à la Compagnie. Les chevaux de frise sont destinés à mettre le devant des tranchées en état de défense. Ils se composent de trois piquets reliés ensemble par leur milieu de manière à ce que, dans quelque position qu’ils soient placés, ils reposent toujours sur trois pieds. Les extrémités sont reliées entre elles par du fil de fer barbelé qui constitue la vraie défense. Ils ont un mètre de haut en général et on ne peut les franchir que difficilement. Placés en ligne devant le parapet des tranchées, ils sont une entrave à l’attaque ennemie. Pendant que celui-ci les franchit, il est canardé à merci par les créneaux.

16h00 — La confection des chevaux de frise en reste là, car des corvées sont commandées. Il faut transporter des gabions, des fusées, des cartouches, des pétards, dans toutes les directions.

19h00 — J’accompagne une corvée de fil de fer en deuxième ligne.

21h00 — Je suis étendu sur mon feuillage rempli de vermine. Il y a là plusieurs bataillons de poux et de puces.

Mardi 6 juillet 1915

5h00 — La nuit a été tranquille : pas une seule attaque. Les allemands ont sans doute renoncé à leur offensive en Argonne. Quelle nuit exécrable

j’ai passée ! Je me suis démangé toute la nuit. Comme je voudrais être au repos pour changer de linge et détruire la vermine. Et nous sommes tous dans le même cas. Il n’est plus question de relève !

7h00 — La confection des chevaux de frise recommence et est menée activement. Je m’égratigne les doigts en entortillant le fil de fer barbelé autour des piquets.

7h30 — L’Etat-major d’un régiment de coloniaux vient reconnaître le secteur. Ce régiment est- il pour nous relever ? N’espérons pas trop vite !

10h00 — Les corvées continuent ; je n’en fais pas partie. C’est là que l’on sent l’avantage d’un petit galon : non seulement le caporal ne porte rien lorsqu’il accompagne une corvée, mais il n’en fait pas le quart des hommes.

12h00 — Les hommes sont partis en corvée, je suis étendu sur les planches. Le bruit court que nous retournerons encore en première ligne avant d’aller au repos. Décidément on ne sait que penser d’un si long séjour aux tranchées. S’il faut retourner en ligne, je crains que l’on ne dorme au lieu de surveiller.

17h00 — On ne parle plus ni de relève, ni de première ligne. J’accompagne une corvée d’eau à Vienne-le-Château, puis rentre. À mon retour j’apprends qu’à

l’instant vient d’arriver l’ordre de relève. Nous serons remplacés dans le courant de la nuit par un bataillon du ...ème Colonial

et nous irons au repos à Florent. C’est une heureuse nouvelle qui se colporte rapidement. Du coup, les hommes partent en corvée beaucoup plus gaiement. Un des hommes de notre Section est disparu depuis 4h de l’après-midi ; qu’est-il devenu ? S’est-il égaré au retour d’une corvée, ou a-t-il été blessé ou tué ?

20h00 — Le nettoyage du cantonnement et des alentours se fait comme la nuit tombe, puis les sacs sont bouclés. Le Chef de Bataillon qui vient de passer a dit que nous serions relevés entièrement à 3h du matin. Cette fois la nouvelle est bien officielle et nous allons prendre la direction de l’arrière.

23h00 — Je ne puis m’endormir ; à droite et à gauche j’entends des ongles sur la peau ; nous sommes tous dévorés. Deux hommes partent pour préparer les cantonnements au repos.

Mercredi 7 juillet 1915

1h30 — Tout le monde est debout et s’équipe, c’est le départ ; il fait encore nuit. On se presse, pourtant on est fatigué et le Commandant le sait car il s’est renseigné sur les hommes que l’on doit exempter de sac.

1h45 — Nous partons ; l’homme de corvée disparu n’a toujours pas reparu. Nous croisons le bataillon qui relève le nôtre et arrivons à Vienne-le-Château.

2h30 — Le jour vient comme noua atteignons Le Ronchamps ; on doit faire une pause à cause des nombreux traînards qui viennent derrière.

3h30 — La Fontaine Ferdinand ; bivouac du même genre que La Croix Gentin. Beaucoup d’artillerie lourde et de campagne. Le nombre des traînards augmente : la route est accidentée et fatigante à suivre.

5h00 — Sommes arrivés à quatre cents mètres de Florent et faisons une pause prolongée, les cantonnements ne sont sans doute pas encore répartis.

6h00 — Entrons dans Florent l’arme sur l’épaule et au pas cadencé. Le Bataillon défile devant son Commandant, puis se rend aussitôt dans son cantonnement. Nous habitons dans un grenier ordinaire où est étendue une épaisse couche de paille plus ou moins propre.

7h00 — Le café arrive ; nous le buvons en mangeant un peu de confiture que nous avons pu déjà nous procurer.

8h00 — Je gobe deux œufs frais : quel régal ! Nous trouvons aussi du vin blanc à quatre-vingts centimes, il est bon. Nous trouvons du beurre et des petits-beurres. Si nous pouvions cette fois ne plus être alertés ! Nous nous proposons

de préparer un chocolat au lait excellent ce soir.

10h00 — Chacun boit et mange des gâteries. Quelle différence avec la vie de première ligne. 15h00 — Je vais et viens, nettoie mon fusil et essaie de dormir.

16h00 — Je me rends à une source éloignée d’environ un kilomètre, et procède là à un nettoyage sérieux ; justement, j’ai touché une chemise et un caleçon neufs et je change de linge. Qu’il fait bon se mettre les pieds et les jambes à l’eau.

18h00 — Je fais une tournée dans Florent et achète une demi-douzaine d’œufs frais que je mange crus ensuite. Nous n’avons pu préparer le chocolat au lait, ce sera pour demain.

20h00 — Je suis étendu sur l’épaisse couche de paille et attends le sommeil. Comme c’est drôle d’entendre le canon si loin !

Jeudi 8 juillet 1915

6h00 — Je suis éveillé comme la plupart du temps au repos par le cri de « au jus ! ». Je remarque qu’au repos il n’y a pas de sucre dans le café. À 8h il y aura revue d’armes par le chef armurier en vue des réparations nécessaires.

7h00 — Tout le monde est occupé après son fusil et sa baïonnette. La toile émeri, le papier de verre sont d’un usage courant pour l’astiquage ; en temps de paix, leur emploi nous vaudrait de la prison. Combien de choses tolérées ! Il ne

pourrait en être autrement d’ailleurs.

8h00 — Revue d’armes. Fusil en bon état.

10h00 — Soupe. Nous trouvons des tartes et en faisons une ample consommation. Il est assez facile également de se procurer du vin. Est-ce utile de dire que certains en abusent ?

14h00 — Départ de la Compagnie pour l’exercice de lancement de pétards et grenades. Les caporaux sont exempts (avantage du petit grade).

15h00 — Etendu sur ma toile de tente, je rêvasse. Je ne suis même pas bien sûr que je ne m’ennuie pas : il faut vraiment qu’on n’ait plus tout son bon esprit ! A propos de toile de tente, je crois ne pas exagérer en disant que c’est l’objet le plus nécessaire au troupier et il le sait bien. On voit beaucoup d’hommes sans chaussettes, on en voit beaucoup plus sans chemise, mais on n’en voit pas sans sa toile de tente. Est-on au bivouac en plein air par un beau temps, on passe la nuit enveloppé dans la toile de tente : pleut-il, on est dessous ; est-ce de jour par un beau soleil, on se garantit de celui-ci et des mouches avec la toile de tente. Est-ce cette fois dans un gourbi, la toile sert de portière ; pleut-il et le toit est-il perméable, la toile sert de plafond. Dans la tranchée de deuxième ligne par un grand

soleil, placée sur quatre piquets elle sert d’ombrelle. Elle sert de manteau s’il pleut très fort. Le matin on balaie le cantonnement et l’on enlève les ordures, toujours dans la toile de tente, et le hasard voudra que ce soit justement sur cette même toile qu’à l’heure de la soupe le cuisinier dépose le pain. Joue-t-on aux cartes au repos, c’est la toile de tente qui sert de tapis ; manque-t-il des boutons au pantalon, on découd les boutons qui sont sur ses côtés et servent à la rattacher à d’autres toiles semblables. Est-on blessé au bras ou à la cuisse, un morceau déchiré en hâte de la toile de tente sert de ligature. Est-on grièvement blessé cette fois, et le brancard n’est-il pas sous la main, la toile de tente en fait office. Elle a donc bien des usages, cette toile de tente ; eh bien, elle en a encore un, bien pénible hélas : elle sert de cercueil au malheureux soldat qui

tombe dans la tranchée. Voila l’utilité de cette toile jaune imperméable de deux mètres de côté. Quand on lit cette énumération, il y a une chose qui saute immédiatement à la vue : cette toile de tente qui sert à tant de choses ne sert jamais à ce à quoi elle est, d’après son nom, destinée, à monter une tente. En effet je n’ai jamais vu de tente montée à l’aide de cette fameuse toile. D’ailleurs des piquets

spéciaux sont nécessaires : ces piquets, on les touche au dépôt avant de partir, mais la coutume veut qu’on les sème au courant du trajet en chemin de fer, et de fait, je n’en ai jamais vu arriver jusqu’ici. Brave toile de tente, je crois que tu serviras au troupier jusqu’à la fin ; je prévois qu’attachée par les quatre coins au bout d’un bâton, tu lui serviras de baluchon le jour de la libération.

16h00 — Corvée de paille. 0 bizarrerie ! C’est dans des toiles de tente que les hommes transportent la paille.

17h00 — Préparons un chocolat au lait, tout ce qu’il y a d’appétissant.


21h00 — Une nouvelle fois nous nous étendons pour passer une bonne nuit si possible.

Vendredi 9 juillet 1915

3h00 — Alors que je dormais profondément, je suis éveillé en sursaut. Il faut boucler le sac, s’équiper, nous partons à 4h. Décidément nous n’avons pas de chance dans nos périodes de repos. Où va-t-on nous conduire à nouveau ? Retournons-nous en ligne ou allons-nous plus à l’arrière ?

3h45 — Le Bataillon est sur pied ; on attend ; nul, même pas les officiers, ne sait quelle direction nous prenons. Il était écrit que nous n’aurions pas deux nuits tranquilles. Cette situation sera-t-elle de longue durée encore ?